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Les Pas Sages et Sans Destin

"Sans vos gestes, j'ignorerais tout du secret lumineux de votre âme." G. E. Lessing

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Le rire des mouettes, Catherine Ferrière Marzio

Feuilleton quotidien si j’ai le temps et la constance, sauf le week-end.

Il y a deux ans… Le Retour

Il y a deux ans, la première lecture publique du « Retour » fut organisée…

Retrouvez les images ici  : https://lespassagesetsansdestin.wordpress.com/2016/01/19/suite-a-la-lecture-du-texte-le-retour-de-catherine-ferriere-marzio/

Un mot de la comédienne Céline Huot

Il y a des Silences plus grands que la plus haute clameur, il y a des Ecoutes qui ne se nourrissent que du présent. Il y a des attentes d’une infinie peine. Il y a des chaleurs humaines qui guérissent de toutes les froideurs des paires.

De ses silences, j’appris :

La clameur des garrigues

La détresse attentive des animaux perdus

Le souvenir des morts

La voix des vivants

Le bruit sourd d’une boule de pétanque retrouvant le sol du Sud

La douleur de ce qui ne peut que se taire

….

De ses écoutes, je sus :

L’humilité de l’invisible

De son attente,… je ne pus que suspendre de rares mots, souvenirs, d’un Pays qui l’a emmené avec lui vers cette autre Rive. Papy avait ces dons du silence et de l’écoute.

Le retour, Mars 2018

Ce n’est pas sans joie avec un certain trépignement dans le cœur et dans l’âme des garrigues, que nous vous annonçons la parution officielle de ce texte au mois de mars prochain aux Editions Unicité http://www.editions-unicite.fr/

Aucun texte alternatif disponible.

Nous organiserons alors une nouvelle lecture publique et une soirée autour de l’oeuvre littéraire de Catherine Ferrière Marzio (lecture, concert, murmures…)

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En attendant, toutes les semaines, Dame Murmureuse Lady Stanhope partagera avec vous l’une de ses découvertes poétiques dans les mots de l’auteur…

Retrouvez-les ici….

 

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crédit photo : Mark W. Suits

 

 

 

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CHAP. XIV. Episode 65 à 67 Le rire des Mouettes Catherine Ferrière Marzio

737185_594515943920258_1007117471_oLes jours d’hiver allongeaient leur course, le froid intense s’installa accrochant aux flancs de la falaise des stalactites. Les promenades nous ramenaient plus tôt dedans. Mon chien se satisfaisait des longues après midi passées auprès de Marguerite et Marius. La chienne était invitée depuis peu elle aussi. J’en avais appris un peu plus long sur la passiong de Marius, Marguerite m’avait décrit en quelques mots toute l’affaire. Banale : amoureux, délaissé, malheureux, rien de moins. Marius  assistait à nos papotages sans dire un mot, il s’asseyait près de Mon chien sur le canapé au plaid tricoté, la chienne se couchait sur ses chaussons écossais. Le soleil déclinait envahissant d’ombres tièdes les recoins, Marguerite posait son ouvrage, elle brodait à peu prés tout son linge de maison : nappes « pour les invités », torchons et serviettes ,des fleurs, des oiseaux.

« On y voit plus rien il faut allumer. » Marius se levait et allumait la « grande lumière » au-dessus de la table, la pièce tremblait d’un oranger froid. Nous les quittions peu après, à l’heure de la soupe : je n’avais pas encore été invitée à la partager avec eux, ils n’avaient pas encore pu ou voulu venir chez moi.

Un soir, dans la lumière électrique, Marguerite en me raccompagnant à la porte me fit une proposition inattendue :

« Bon ça fait longtemps que Marius et moi on aimerait te le dire mais on est un peu gêné on sait pas comment tu sais ma petite on t’aime bien on est content dans ta compagnie et celle de tes bêtes on avait pas connu ça depuis longtemps il y a bien les petits que je garde le matin mais ils jouent entre eux ils sont petits avec toi c’est pas pareil alors on se demandait si tu voudrais qu’on vive tous ensemble il y a une chambre pour toi grande avec le soleil presque toute la journée tu serais chez toi enfin réfléchis y ma petite. »

C’était sorti d’une seule traite, Marguerite en restait toute essoufflée, elle avait parlé sans lever les yeux, Marius était très absorbé par l’écossais de ses chaussons. Mon chien me regardait prêt à fêter mon approbation, la chienne sourde sentait bien que quelque chose d’important se jouait.

C’était tellement surprenant que je restai muette, bouche bée et émue. ça faisait si longtemps qu’une telle invitation m’avait été faîte, si longtemps que je rentrais chez les autres pour m’en retourner seule dans l’espace de mes choses comme condamnée à une perpétuité de séparation. ça faisait si longtemps que l’amour n’avait toqué à ma porte, parce que sa déclaration à Marguerite ça respirait l’amour celui qui se fout des convenances et qui suppute pas d’inconvénients à s’incarner.

Alors la perspective de cette vie à trois ça m’a fait peur, et oui, il faudrait réfléchir et c’était bien dommage ce temps de réflexion ça ternissait l’élan, tendre Marguerite, sage Marius, ils me l’accordaient tout de même pas si sûrs que je veuille bien recevoir l’hommage, pas si sûrs parce que sans doute, comme moi, si seuls depuis très longtemps. Ah ces mains tendues qu’on ne peut pas prendre… vite et ferme, qu’on doit regarder se replier sur le rien un peu tremblantes, un peu perdues dans des questions dont les réponses pourtant, toutes les réponses avaient été prévues au cas où pour anticiper la douleur des refus…

Marguerite et Marius ignoraient tout de ma vie nocturne, il m’avait été impossible d’en parler avec eux jusque là.

Ils étaient tellement enracinés dans la réalité commune, enfin presque, Marius sans doute un peu moins que Marguerite, son cri « Terre Terre » me portait à le croire, mais Marius ne me confiait rien de ce qui le faisait crier ainsi, nous n’évoquions jamais cet épisode lointain.

-Marguerite je suis sincèrement touchée par votre proposition… mais… je suis bien moi aussi avec vous chez vous… mes bêtes aussi…

« Oh oui Oh oui » Mon chien, plein d’espoir.

-Mais je vis seule depuis longtemps… avec mes bêtes, mes objets…avec la visite la nuit d’un ami… un peu particulier… quelqu’un de spécial. Je n’hésitai pas à évoquer le souffle, après tout, il existait ! Quelqu’un qui ne pourrait pas me rendre visite ici… trop insolite… enfin je veux dire qu’il est lui trop insolite… je ne vous en ai jamais parlé parce que je ne sais comment vous le décrire …ce qu’il est pour moi… »

Marius et Marguerite écoutaient silencieux..

-C’est pas un monstre (monstra) tout de même nous on aime tout le monde et puis comme on dit les amis de mes amis sont mes amis

-C’est pas toujours vrai Marguerite vous le savez bien en tout cas le concernant c’est pas si sûr ni pour vous ni pour lui

-Et bé demandes le lui c’est simple nous on accepte tout le monde sauf les fantômes hein Marius parce que les fantômes moi j’en ai peur brrrr. Marguerite riait sans rire avec une espèce de peur dans le regard.

Marius leva ses yeux verts marais en grand sur moi :

-Je le connais.

-Vous le connaissez Marius c’est

-Marius

-Marguerite c’est à moi de dire. Marius était debout à présent avec des lueurs orangées dans les prunelles.

-Demain je parlerai

Marguerite me prit par les bras ;

-Il vaut mieux partir maintenant Marius ne se sent pas bien pour notre proposition je te comprends ma petite il te faut réfléchir on est pas pressés tu seras toujours la bienvenue ici maintenant il vaut mieux que tu rentres

Sa voix tremblait, ses mains étaient glacées, elle me guida vers sa porte en caressant mon dos. Mon chien et la chienne suivaient inquiets.

Le souffle ne broncha pas d’un cil lorsque je l’informai mine de rien de l’existence de Marius et Marguerite.

-Vous les connaissez Souffle ?

-Certainement. Les « certainement » du souffle annonçaient de profonds blancs dans nos dialogues : je devais insister.

-Vous ne m’en avez jamais parlé pourtant.

-Vous non plus. Vrai, je n’évoquais pas ma vie diurne avec lui en dehors de mes interrogations sur l’affaire des assassinés.

-Marius doit me parler… demain.

-Certainement. Le souffle plissait légèrement mais l’allure générale paraissait détendue.

-Bien j’attendrai donc demain pour en savoir un peu plus… sur vous et sur Marius.

-Comment les avez vous rencontrés ? Le souffle examinait ses longues mains.

-Un soir sur le promontoire… Marius était

-Bouleversé… Bien sûr… Le souffle respirait l’inquiétude triste.

La nuit s’acheva sur un souffle bien silencieux.

CHAP. XIII. Episode 59 à 64 Le rire des Mouettes Catherine Ferrière Marzio

Drizzly-day-740x300« Souffle il va falloir m’en dire plus ! » Je me répétais intérieurement cette injonction de retour chez moi. Mon chien racontait aux chats, à la chatte et à la chienne sa rencontre avec ses nouveaux amis.

« Marius il a eu une passiong et puis il est parti dans sa chambre Marius il a eu une passiong et puis il est parti dans sa chambre. »

Les chats et la chatte le fixaient de leur hauteur : »C’est bien un humain. »conclurent-ils en choeur.

La chienne demanda à voir.

« Toi je ne sais pas si tu leur plairais toi je ne sais pas si tu leur plairais » Mon chien péremptoire.

ça me parasitait ce bavardage.

« Taisez vous je pense »hurlai-je.

Les bêtes m’infligèrent dés lors un silence pesant. Tans pis !

Quand la nuit fut venu, le souffle parut. Quand il eut pris place j’attaquai :

-Souffle il va falloir m’en dire plus ce que je viens de vivre m’a beaucoup affecté donc je veux savoir qui est l’assassin quelles sont ses motivations quels sont vos liens exacts avec lui outre le fait que vous êtes son esclave voilà j’attends.

Le souffle croisa ses longues phalanges.

-Et bien quel accueil… vos émois me bouleversent… mais en quoi vous suis-je à ce point redevable

Le souffle me regardait attentivement. Je fulminai, le souffle avait le chic pour cingler mon tempérament.

-Si l’assassin a renoncé à tuer Eryel c’est parce que la rate l’a mordu ce n’est pas un effet de votre bonté je sais tout (et paf jubilai-je intérieurement)

-Donc à quoi bon me questionner… laissez moi à présent vous conter

-Non Souffle pas de conte du réel que ME concerne

-Qui vous concerne… en effet j’ai peut-être quelque chose à vous confier… votre logique me déconcerte

-Mais encore

-Oh oh quelle promptitude à acculer l’adversaire dans ses retranchements vraiment je tremble d’en rire ma petite

-Souffle vous vous écoutez aux portes, m’exclamai-je surprise de reconnaître le « ma petite » de Marguerite

-Votre monde est si petit…bien je vais vous confier… si l’assassin comme vous vous plaisez à le nommer… si l’assassin a épargné Eryel ce n’est pas parce qu’une petite rate l’a mordillé… non non… rien ne peut l’atteindre de vos douleurs donc de vos armes… s’il l’a épargné c’est parce qu’il fut touché par la grâce dans l’humain… miraculeux phénomène… rare vraiment. Le souffle écarquillait ses puits marines en observant le lointain des eaux. Je dois bien vous avouer que mon intervention se limita à ceci, le souffle leva son index droit, oui ce doigt sauva Eryel en désignant le spectacle

-Le spectacle d’un poète pitoyable d’un homme avili par ses pulsions un être qui inspire le dégoût il a sauvé cet homme là. Au fond, je comprenais… Un chalut rentrait au port escorté par les mouettes… je comprenais mais de là à l’avouer.

-Certainement… et vous qu’avez-vous sauvé ? La rate ? la rage des résidents ? Votre conception du juste et du bien ?

Qu’avez-vous épargné ?

Le souffle me regardait à nouveau attentivement, je baissai les yeux : qu’avais-je sauvé ? Cette question autour de laquelle tournait ma peine, cette question que les mots de Marguerite m’avaient autorisée à nier, cette question me brûlait à nouveau. Un chalut rentrait encore et encore au port…

-Vous avez accusé souillé abandonné… votre charité ne pouvait-elle descendre aussi bas

-Si votre maître tue n’est ce pas parce que certains comportements humains sont indignes de la gent animale …il tue les bourreaux des bêtes c’est bien cela Souffle… il a tué les assassinés aux deux chiens les Sarkof et Maxime il est certain que la mort de Maxime reste un mystère pourquoi lui une bête… quant à Eryel il est clair que son amour pour la rate est contre nature… j’ai donc voulu rétablir la vérité votre maître l’assassin est choqué comme tous les amis des bêtes choqués… cependant ses crimes ne sont pas légitimes

-L’amour n’est pas naturel il se désire contre la nature, m’interrompit le souffle dans un murmure que je choisis d’ignorer.

-Tuer les pas gracieux car c’est cela votre maître tue ce qui n’est pas gracieux… mais c’est quoi au juste votre définition à tous deux de la grâce …il faut que ces crimes vengeurs cessent cela n’a pas de sens cela est grave très grave la loi du talion non… l’éducation le dialogue la compréhension oui…il faudra s’y employer dorénavant

Je fus soudainement prise d’un fou rire. Je riais, je riais d’aborder ces questions encore débattues entre humains avec un être surnaturel tel que lui : c’est vrai on s’attend à ce que le surnaturel soit plus savant que nous pauvres erres, plus perspicaces en matière de justice, de vérité, et ben non, le surnaturel est un sale gamin pas éduqué !

-De l’amour de la grâce comme prétexte au crime…je vous en foutrai Souffle il y a longtemps que nous autres humains nous ne tuons plus pour cette cause là… nous assassinons par inconscience ou bien par stratégies ou bien encore par maladresse…mais plus du tout au nom de notre bonne foi

-Votre logique me déconcerte

Et le souffle disparut sur sa conclusion. Le chalut rentrait au port, point à la ligne.

Je continuai sur la lancée de mon rire.

« On peut causer on peut causer »Mon chien.

« Bien sûr Mon chien vous l’ai-je jamais interdit ? »

Quand le souffle revint me visiter j’abordai son surnaturel avec condescendance :

-Alors Souffle votre grâce est-elle d’humeur joyeuse ce soir ? Je tentais de détendre l’atmosphère, le souffle avait un début de plissement du torse. Je rigole détendez vous un peu bien sûr c’est toujours difficile de reconnaître ses erreurs mais je suis votre amie je peux comprendre

-Vraiment

-Vraiment je vous assure

Le souffle m’ennuyait un peu avec ses mystères : n’avais je pas résolu ou presque l’énigme des assassinats ? Un maître fasciné par la grâce, j’avais cherché la définition dans un dico : nf (IXe) Aide de Dieu ; latin gratia  1° (XIIe) Ce qu’on accorde à quelqu’un pour lui être agréable, sans que cela lui soit dû.

Voilà, ça me suffisait bien que d’autres acceptions du terme remplissent toute une colonne. J’aime bien les définitions courtes ça oblige à soupeser les termes.

-La grâce c’est faire plaisir à quelqu’un qui n’a rien demandé…vous voyez Souffle je m’intéresse à votre cas je cherche à vous comprendre… vous et votre maître bien entendu… ne plissez pas je vous prie… comment se porte-t-il aujourd’hui … la grâce est-elle indemne de tout outrage en notre monde. Le souffle ne bronchait pas mais il plissait sec, mauvaise augure, songeai-je.

Je me souvins au même instant de David, un jeune garçon de dix huit ans perdu de foyer en foyer qui buvait pour supporter. Il dormait aussi pour supporter, partout où il se posait. Son éducatrice avait sollicité mon intervention, elle en pouvait plus de servir à rien. Je fus donc mandatée pour « accompagner David vers des soins », arrêter de dormir devait s’en suivre dans l’imaginaire de l’éducatif.

David parlait peu, les premiers mots qu’il m’adressa furent : « neuf un » devant mon hébétude il réitéra « neuf un quatre vingt onze Essonne » Ensuite il se tut. Pendant les entretiens suivants, je fus bien la seule à m’entretenir, ce que je sus de son histoire était ce que son dossier d’hébergé rapportait, David, lui, ne racontait pas sa jeune vie.

Il dormait devant la télé du réfectoire du matin au soir. Plus tard ils ont cadenassé la télé les après midi (pourquoi ? Les longs après midi de ceux qui ont rien à foutre se meublent très volontiers de M6 et autres sucreries, y a pas de mal à ça à moins que ça les embête les ceux qui bossent de pas pouvoir mater la télé comme tout le monde ou presque ?)

Bref, David emmerdait tout le monde heureusement que ses sommes l’empêchaient de s’en apercevoir.

Moi, il me fascinait ce gamin, toujours à l’heure au rendez-vous, télé ou pas, muet.

Un jour, je lui ai demandé s’il connaissait d’autres mots que quatre, vingt, onze, neuf, un, Essonne, pour blaguer.

« Non » Le David il se démontait pas, ça m’a fait quand même un mot de plus ce non. La fois suivante j’avais fait l’emplette d’un cahier, sur la première page j’avais titré : « Les mots de David ». Il a souri, « rap » qu’il a prononcé. Nous avons rempli page après page, mot après mot, tout le cahier. Je ne me souviens pas de tous les mots mais lorsque je lui ai offert le cahier désormais saturé de son vocabulaire il m’a dit : »Merci », celui là j’ai pas pu le collecter.

Où que tu dormes David fais de beaux rêves !

En plongeant dans mon passé j’avais oublié le souffle.

-C’est une belle rencontre, m’accorda-t-il malgré cette absence.

-Vous lisez dans les pensées Souffle ?

-Belle rencontre… mais la définition de la grâce n’est pas celle que vous m’avez aimablement donnée… vous reprendrez votre dictionnaire… accorder c’est accepter la demande car demande il y a… c’est accepter de donner ce qui est demandé sans que cela soit dû… c’est David qui vous a fait grâce de ses mots… lesquels ne vous étaient pas dus n’est-ce-pas…

Je reculai sous l’impact de la flèche :

-Vous avez raison Souffle… j’ai la fâcheuse tendance à m’attribuer souvent le beau rôle, soupirai-je honteuse.

-Vous devez porter attention. Le souffle me dévisageait. Quand l’attention sera à son comble vous verrez la lumière.

Appliquait-il à l’instant sa recommandation ? La lumière jaillirait-elle de son regard ou de mon image ?

Les oiseaux de l’aube pépièrent quand le souffle me quitta.

@ tous droits réservés

Chap. XII épisode 54 à 59

Chapitre XII

Onze heure local de la piscine, Mon chien et moi présents parmi une foule que nous contemplions perplexes.

« Pas tous résidents pas tous résidents »

« Tu as raison Mon chien, c’est la gloire du poète qui attire quand on en a un sous la main. »

Monsieur Billière chauffait dans un coin, jambes et mains croisées, rouge de cravate. Madame Billière papillonnait, gérant en bourgeoise consommée l’afflux. D’aucuns se pressaient, baveux et compassés, aux abords d’une silhouette fluette et chevelue. Cette blondeur se penchait, condescendante, sur autrui.

« ça doit être le poète » chuchotai-je.

‘Il est blond-con il est blond-con » Mon chien et ses certitudes.

« Mon chien Sète est ville de poète Valéry le Paul Brassens le Georges pour ne citer qu’eux. »

« What’else what’else »

« Mon chien as tu jamais songé aux pouvoirs des lieux ? Sète inspire, c’est connu, il y a même un cinéaste palmé d’or Colpi le Henri, trois petites notes de musique, c’est lui. »

« C’est une chanson c’est une chanson c’est pas un film c’est pas un film. »

« Certes. heureux qui comme Ulysse, c’est encore lui et ça c’est un film. »

« Mouais mouais » Mon chien, clos du bec, non mais !

Sète, sa mer, ses, son, enfin ça inspire les lieux rien d’étonnant que cet Eryel soit inspiré donc poète, à Sète : logique.

« T’as vu y a les keufs t’as vu y a les keufs »

En effet, les policiers occupaient le coin opposé à celui de Billière, ils s’appliquaient à se fondre, engoncés, beige gabardine, aux normes. Ils appuyaient leur présence contre la céramique bleue azur, tactiques de novices, pensai-je.

« Bons flic  bons flics »Mon chien à hauteur.

-Messieurs bonjour quelle foule que s’est-il donc passé monsieur Billière m’a vaguement informée mais

-L’enquête suit son cours madame

-Marzio Ferrière les litières les chats

-…  …

« ça t’apprendra à écouter aux portes ça t’apprendra à écouter aux portes »Mon chien subtil à ses heures.

 Les flics lorgnaient par dessus mon épaule les mouvements de la foule. Ils n’étaient pas là pour mon cas. Nous nous en retournâmes contrits Mon chien et moi vers notre solitude. Car seuls nous étions n’étant pas des leurs, résidents certes mais parias de par nos origines.

ça fait ça d’habiter chez les riches quand on a tout juste les sous et encore. ça fait ça les origines : t’es chez toi chez les autres. Bref c’est complexe ce sentiment d’appartenance. Moi et Mon chien pourrions vous en conter des mépris, des hypocrisies impolies sur nos passages. ça fait du sans destin d’être parias, moi et Mon chien on s’en délectait habituellement mais à onze heure ce jour là ça nous chavirait un peu.

Je cherchai du regard les têtes amies de Marguerite et Marius, hélas ils n’étaient pas venus.

Billière se déplia.

« Mesdames, Messieurs »

« Merde aux chiens merde aux chiens »Mon chien.

« Nous voici à nouveau réunis par la cruauté d’un…être infâme. » Billière mâchait ses mots, l’émotion.

« Nous avons l’insigne honneur en même temps que la grande peine d’accueillir Eryel notre cher et illustre prince du verbe indignement impliqué dans cette sordide affaire. » Prés de moi, un des baveux agglutinés tout à l’heure au prince blond chuchota : »Pourquoi qu’il en serait pas il est résident comme nous ? Billière nous fait chier y fait trop de chichis ! »

Je retins Mon chien de s’enthousiasmer devant cette franche délicatesse, Mon chien aime la sincérité mais ne sait pas encore distinguer les gens bons et les gens pas bons, susceptibles dans les deux cas de figure de faire montre de grossièreté déplacée. Mon chien ravala sa longue langue à deux doigts des joues du baveux, chagriné que j’empêchasse la communion de pensée.

« Je tiens à assurer Eryel de notre indéfectible solidarité avant de lui donner la parole si j’ose m’exprimer ainsi. » Là il aurait fallu que Billière rappelle  la qualité de verbeux du prince pour que l’auditoire approuve sa pas innocente réserve mais Billière omit d’être pédagogue, il en fut pour ses frais, un flop s’en suivit, vite enjambé.

 « Eryel je vous en prie ayez l’obligeance de vous avancer là ici prés de moi là il est primordial que votre voix porte (re flop) l’exigüité de notre local et la foule ici présente pourrait empêcher l’audition (Là il l’avait pas dit intentionnellement à mon avis, pas de flop donc)de votre témoignage approchez faîtes place à Eryel voyons voyons ! » Billière jouait des coudes, la foule se fendait lentement ouvrant un passage au poète.

 Le prince parvenu au lieu propice s’éclaircit la voix en un filet :

« Chers amis, il s’inclina légèrement sur son côté droit, plongeant Billière dans l’ombre, chers amis, en effet, en effet,

cependant à l’orée de mon récit je tiens à préciser quelques, ma voix porte-t-elle ? Eryel sur les pointes laissait divaguer son regard vers le fond du local, là où les flics incognito baissèrent illico leurs nez vers leurs poussiéreuses chaussures.

« L’audition est-elle convenable ? Les flics ne savaient plus où donner de la truffe. Suis-je bête la voix de la poésie porte assurément au sein d’un tel auditoire ! Des rires compassés approuvèrent longuement fusant des bouches appointées.

« Ah Ah cher Eryel nous sommes ici entre gens de bien, clama Billière.

« Bien bien en effet… je fus en cette nuit marine (pause) surpris par l’indécence de l’être… surpris ! Oui ! Moi qui est si peu l’arrogance d’y consentir (pause) Surpris ! Dis-je, par ma condition soudain révélée de simple mortel. » Des Oh fusèrent, le baveux semblait excédé il cria : « Aux faits aux faits ! »Ce qui acheva de convaincre Mon chien qu’il avait un semblable dans cette marée.

Billière battit des bras à l’horizontale, gros yeux braqués sur le baveux. ça se tut autour.

« Une main (pause) appendice incroyablement usité parmi la gent humaine (pause) une main suffit à m’en convaincre,

« De quoi ? » déglutit le baveux « Y nous fait chier le poète y peut pas causer comme tout le monde ! »

« Une main me guidait vers un sort funeste ornant mon cou tel un vif collier ! Je suffoquais alors pris des derniers vertiges de l’humaine condition ! La MORT ! La MORT ! Approchait hélas (pause) hélas ô combien de doux souvenirs jaillirent larmes de feux ourlant mes paupières (on était tous suspendu en rupture d’expiration, même Mon chien) Mère ! Si jeune dans sa fraîcheur d’épousée Père ! Dans sa hauteur de protecteur premier ! L’arbre(pause)l’arbre de mes émois de bambin épris de jeux innocents et champêtres… Je suffoquais ! Quand

« Quand ? » La foule, même le baveux (Ouf on pouvait tous expirer par ce cri irrépressible.)

« Quand ma rate sublime compagne de cette triste épopée de ses perles incisives mordit l’instrument de mon supplice !

D’un cri que dis-je d’un hurlement satanique l’ennemi desserra son étreinte fatale… »

Le prince du verbe se tut, lorgnant à la ronde les effets de sa verve et conclut :

« Je ne vous accablerai pas davantage sachez cependant que la main assassine était baguée d’une améthyste… seul détail qui n’échappa pas à ma vue troublée et »

« C’est bien un poète pas foutu de voir plus loin que son cul et sa gueule à la main assassine tu l’as vu sa gueule parce que pour l’heure c’est quand même ça qui nous intéresse à nous c’est pas tes souvenirs d’agonisant hé du con tu l’as vu sa tronche à l’assassine ? » Il avait pas complètement tort le baveux, quand il y a panique à bord on ménage pas ses efforts, chacun pour soi et dieu pour la poésie, y avait même eu dans la semaine un capitaine de cargo qui avait pas attendu que ses embarqués coulent pour les  encourager à le rejoindre sur la terre ferme à la nage, sacré GPS ce capitaine ! Alors le Eryel il aurait pu mater la tronche de l’assassin tout de même, son harangue aurait eu plus de poids et nous à cette heure on serait éclairés !

 Billière avait du mal à contenir la foule haineuse titillée par les propos du baveux.

« Mesdames Messieurs gardons notre calme Eryel a parlé comment ne pas respecter son éloquence intacte malgré l’émotion qu’il instilla à son récit Merci Prince ! Merci le verbe a jailli ! »

Là, personne l’a suivi à Billière dans sa générosité à l’égard de l’orateur. Y avait de la houle ! ça tanguait dur dans l’assistance !

Eryel attendit en vain que la parole lui fut rendue, bouche à demi ouverte, menton relevé, ça se sentait qu’il avait pas tout dit, mais la houle le mura dans son for.

-Monsieur Monsieur Billière Monsieur pardon je crois que Monsieur Eryel n’a pas terminé Monsieur Bil

-madame marzio…ferrière nous adresse sans nul doute une autre de ses révélations je vous en prie écoutons l’oracle je vous en prie chers amis silence

La foule grondait en un crescendo nourri de reproches : le poète, l’améthyste, où, quand, comment, pourquoi lui, pourquoi nous. Bref, Billière était narquois à l’aise dans ce chaos d’invectives.

-Monsieur Billière je tentais de vous faire remarquer que monsieur Eryel n’en a pas terminé

Billière se tourna vers le prince du verbe, celui ci, sombre, revêtu de la lourde cape de l’amertume, rouvrit sa docte bouche, la queue de la rate en sortit puis tout son corps.

OHOHOHOHOHOH que ça fit dans l’assemblée. Mon chien eut un haut le coeur, moi même pourtant intime des bêtes, je dus retenir un rot annonciateur de cataclysmes stomacaux.

-Mo mon MONSIEUR ERYEL qu’avez vous là ? tituba Billière.

-Ma rate se loge ainsi…rien de spectaculaire…vraiment. Eryel rattrapa son animal avant qu’il ne choie et le posa tel une écharpe sur son épaule droite caressant voluptueusement l’échine de sa compagne.

-Vous vous faîtes souvent cela, gémit Billière.

-Solange retrouve ainsi les profondeurs perdues de ses origines…sa taille de guêpe lui permet cette aubaine…de plus elle me soulage de fortes démangeaisons provoquées par l’âpreté de ma tâche…la poésie est parfois amère. La caresse s’accentuait faisant battre les cils de la rate, ses petits yeux larmoyant d’une extase non feinte.

-Vous conviendrez que Solange est un amour, Eryel sourit dans l’étreinte partagée, il ne convient pas de vous en effrayer voyons Sol

-C’est dégueulasse, le baveux se dirigeait bedaine en avant vers le couple impudique, c’est dégueulasse t’as pas honte petit con faire ça avec une rate je t’en foutrai moi des conneries pareilles je savais bien que sa grandeur avait de la merde dans le bec la poésie la PO E SIE de la merde de la MERDE ! Un poing vengeur s’abattit sur le sourire figé de Eryel.

Personne ne bougea plus, sauf les flics et Mon chien, emportés par l’odeur de la rixe, les trois aboyaient des appels au calme (les flics), des encouragements à l’émeute (Mon chien), je tirais sur la laisse en vain, elle pendait à mon poignet libérée de son partenaire de captivité.

-ATTENTION ATTENTION il est libre Mon chien il est libre Mon chien ! hurlai je paniquée, c’est vrai je ne pouvais que redouter le déchaînement animal.

Mon chien posa ses pattes avant sur le torse du blond poète et galvanisé par mes cris saisit la rate de sa gueule en me lançant un regard triomphant.

C’est ce regard qui imposa à ma lucidité l’éclair qui fit éclore le silence par la répétition d’une seule question :

-Monsieur Eryel votre rate le soir de votre agression était-elle logée dans votre cavité ?

-(bis)

-Certainement

-Monsieur Eryel l’assassin pouvait-il voir la position de votre rate ?

Les flics eurent soudain des étincelles dans les mirettes : nous nous étions compris eux et moi. La foule s’en remettait visiblement à nous, muette.

-Monsieur Eryel l’assassin a-t-il parlé ?

-Je crois je ne me souviens pas j’étais

-En plus il a de la merde dans les assiettes à dessert ! Le baveux remettait ça.

-Avez vous pu percevoir une intonation particulière au moins ?

Je continuai sur ma lancée en intelligence supposai-je avec les flics occupés à rester attentifs aux mouvements de leurs propres cogitations : ils ne pouvaient pas être sur tous les fronts !

-Je ne je ne sais pas

-Avait-il l’air d’être en colère Monsieur Eryel ? Je pressais sa blondeur.

-…oui

La foule saisit l’imminence d’un dénouement, un frémissement la parcourut sur toute sa longueur, le local de la piscine fumait sous la lumière crue de la vérité des choses.

-L’assassin aurait-il pu être indigné à l’instar de certains d’entre nous par l’incongruité d’un tel antre ?

-C’est une hypothèse…c’est une hypothèse, le poète avait les traits ravagés.

J’eus honte de l’avoir acculé ainsi ; la justice au service de la vérité engage à endosser de bien lourdes responsabilités.

Les flics en suspension jusque là, s’ébrouèrent : « Monsieur Eryel suivez nous nous devons enregistrer votre témoignage. »

Eryel emboîta le pas des représentants de l’ordre sans un regard ni pour sa rate,ni pour la foule, ni pour moi.

Mon chien me regarda implorant :

« Dis on la garde dis on la garde »La petite rate lui mordillait l’oreille en battant des cils.

« NON Mon chien veux tu la lâcher ! »

Je sortis du local suivie par Mon chien. Nous étions tous deux désespérés : moi par le rôle que je venais de jouer, traître à la poésie, à Sète, Mon chien, par l’amour foudroyant.

Un chalut rentrait au port escorté par des mouettes.

Eryel aurait su dire la beauté du chalut, du port et des mouettes, pas moi.

« Le poète va nous manquer Mon chien. »soupirai-je.

« Et ma rate et ma rate pourquoi t’en veux pas pourquoi t’en veux pas « 

« Pardon Mon chien j’ai bien peur que ce soit par injustice. » Mon chien ploya l’échine sous l’aveu.

 Je me dirigeai vers l’appartement 505 : Marguerite ! Marius ! Un peu d’innocence dans ce monde de crimes !

Arrivée devant leur porte, je frappais en proie à une grande tristesse.

« Je peux venir je peux venir »Mon chien, ragaillardi par la perspective. J’avais oublié Mon chien attaché à mes pas par la laisse devenue lien. Trop tard.

-Oh Catherine et son chien bonjour jeune homme entrez entrez hop hop nous on aime la compagnie hein Marius oh comme il est beau il a l’air gentil gentil hop hop regarde Marius il est roux comme toi les roux c’est les plus beaux hein tu veux de l’eau il tire une langue ce chien il a soif peuchère comme ta patronne de l’eau comment qu’il s’appelle ce beau jeune homme hein allez entrez entrez

« Enchanté enchanté Mon chien Mon chien » Mon chien, poli, j’y tiens.

-Hein comment tu t’appelles comme il est beau oh regarde Marius il me donne la patte oh qu’il est gentil et quel âge il a ce petit

« Bonjour madame bonjour madame » Mon chien, un peu étonné. »Trois ans trois ans »

-Il s’appelle Mon chien il a trois ans vous êtes sûrs Marguerite Marius il ne vous dérange pas je peux re

-Et non ça fait de la compagnie les bêtes comme les gens nous on en a eu des chiens des chats des canaris même et une tortue Joséphine et son napoléon ils sont partis quand on vivait à la campagne allez ne vous tracassez pas oh il a pas l’air content

Je ne pouvais expliquer à Mon chien présentement, que seule parmi les humains je pouvais partager le verbe avec lui, trop cruel, Mon chien tirait un peu le nez, ça lui passerait.

-Oh il a pas l’air content du tout oh j’ai dit quelque chose qu’il fallait pas hein jeune homme

-Non mais il s’était présenté tout seul il est juste un peu surpris que sa maîtresse répète ce qu’il avait dit.

 Marius entendait Mon chien ! Marius entendait Mon chien ?

-Vous vous entendez Mon chien quand il parle ?

-Oui je le comprends. Marius baissait les yeux vers Mon chien sans me regarder.

« Je parle assez fort je parles assez fort pour être entendu pour être entendu. » Mon chien, affirmatif.

Marius eut un petit sourire.

-Marius tu comprends ce que dit le chien de Catherine ? Marguerite semblait perplexe, moi aussi.

Et vous aussi vous comprenez ce que dit votre chien mais mais il a même pas jappé il a juste donné la patte enfin on va pas y passer la nuit s’il fallait s’étonner de tout vaï on aurait pas fini hein alors comme ça il s’appelle mon chien c’est drôle il s’appelle ce qu’il est votre chien mon chien il est votre chien vous lui dîtes mon chien

« Avec un M majuscule avec un M majuscule » Mon chien connaît aussi des rudiments d’orthographe.

-Il précise qu’il y a une majuscule à Mon, dit Marius

-ça fait qu’on doit dire Mon chien à votre chien et bé va pour Mon chien tiens tu veux de l’eau Mon chien voilà on est entre nous on va pas se gêner tu vas t’asseoir pendant que ta patronne va papoter avec Marguerite parce que moi c’est Marguerite avec un grand M comme toi lui c’est Marius pareil un grand M il est rouquin comme toi ça vous fait deux points communs au moins et lui je crois qu’il me comprend quand je parle et toi tu me comprends quand je parle Mon chien

« Oui marguerite oui Marguerite »répondit Mon chien satisfait du dialogue et lorgnant le petit canapé recouvert d’un plaid de carrés multicolores tricotés. Je fis les gros yeux.

-Non Mon chien tu te couches par terre

-Oh je sais ce qu’il veut ses yeux parlent pour lui allez Mon chien tu sais la Marguerite elle te comprend avec les yeux tu peux monter mon petit c’est fait pour ça les canapés c’est fait pour les amis Marius et moi on y est jamais on préfère s’asseoir à table les canapés c’est des choses de riches nous on a pas été élevés comme ça alors hop hop mon petit monte monte (monta monta).

Mon chien se précipita langue au vent.

« Oh merci marguerite pour le canapé et pour l’amitié oh merci Marguerite pour le canapé et pour l’amitié » Mon chien est émouvant à ses heures.

Nous passâmes une après-midi paisible tous les trois, Marguerite m’aida à adoucir mes remords concernant  le rôle que j’avais joué le matin auprès de Eryel. Marius entreprit de consoler Mon chien de la perte de son amour interdit avec la petite rate.

-Tu sais Catherine il y a des fois où c’est la vie qui pousse sur des chemins pas fréquentables mais si tu as le coeur bon tu transformes les sentes broussailleuses en parterres de roses (rôsa) et toi tu as le coeur bon sinon tu serais pas chez nous avec nous allez je t’ai préparé un bon chocolat cette fois il faut pas refuser le chocolat de l’amitié hé ma petite

C’est quand même bien de se sentir compris, j’acceptai le chocolat en essayant de me convaincre que non je n’étais pas une Billière et que j’étais juste la petite de Marguerite : ça a marché.

Mon chien étalé sur le plaid multicolore chuchotait des « oui c’est ça oui c’est ça » à Marius. Il semblait franchement réjoui par son nouvel auditeur, il lui léchait de temps à autre une joue pour le lui signifier en bête qu’il était malgré le verbe partagé : c’était beau à voir.

-Mais alors Catherine si j’ai bien compris cette rate elle était dans la bouche de Eryel tout du long et personne ne s’en doutait il parlait normalement et pourquoi qu’il se la met là ça doit pas être bien confortable ni pour lui ni pour la bête peuchère bon elle est sortie vaï elle s’est montrée bon vous n’y êtes pour rien y a pas mort d’homme chacun fait bien ce qu’il veut qu’est ce que vous voulez qu’ils lui fassent les gendarmes à Eryel

-C’est pas des gendarmes c’est des policiers

-tout ça c’est pareil ils vont pas le mettre en prison et puis il a failli être une victime une vraie ne t’en fais pas ma petite ça passera comme l’aile de l’oiseau sur nos têtes hein Marius elle s’en fait la petite y a pas de quoi moi cet Eryel si je le connaissais je lui dirais mon petit ta rate c’est ton histoire les gens aurons rien à dire si tu sais rester discret (dissecrai) allons nous sommes peu de choses en ce bas monde si en plus on s’alourdit de misères peuchère même le boun diou il s’en retournera sur sa croix hein Marius

Marguerite plongeait ses yeux humides dans les miens ça me faisait comme une main sur le front quand on a de la fièvre : ça m’apaisait.

-Et bé que de comptes d’apothicaires pour cette affaire de crimes d’abord nous depuis dix ans qu’on vit ici les deux premiers assassinés on les connaissait pas on s’est même demandé si c’était pas une invention de Billière celui là quand il s’agit de se montrer il est pas le dernier vaï hein Marius nous on les côtoie pas trop c’est pas sétois ça parle pointu et ça croit tout savoir oh ils sont pas méchants ces gens du nord mais le climat ça les conduit à se recroqueviller sur leurs nombrils nous hein Marius le nombril on l’a à l’air neuf mois sur douze c’est bon pour le voisinage oh Catherine je dis pas ça pour vous même si vous parlez comme eux peuchère vous êtes de pays avec nous vous êtes née dans le midi hein le nombril le nombril

Nous avons beaucoup ri, même Marius. mon chien aboya pour la circonstance, il avait l’air ravi d’être chien, il faut dire que la Marguerite elle vous fleurissait les choses d’une belle façon et de cela nous lui étions tous reconnaissants.

-Vaï le soleil est pour tout le monde et les gens ma petite il faut les aimer ou les laisser il faut savoir les prendre comme ils sont c’est de la compagnie les gens il faut les aimer quand ils le veulent bien sinon il faut les laisser en aimer d’autres hein Marius pas vrai mon petit. Marguerite allongea un bras vers Marius, Marius arrêta de rire, sombre soudain.

Marguerite fit celle qui n’avait pas remarqué ce brusque changement d’humeur, hein mon petit nous on a compris tout ça hein Mon Marius.

Marius ne répondit pas, il se leva pour rejoindre sa chambre.

-Allez Catherine un peu de chocolat il faut me le finir et Mon chien tu l’aimes mon canapé oh qu’il est bien, Marguerite s’éteignit peu à peu en regardant souvent la porte de la chambre close. Quelle langue j’ai des fois vaï je me la couperais il est brave mon Marius mais il a beaucoup beaucoup souffert à cause d’une passion(passiong) !

Chap.XI épisodes 50 à 53

Chapitre XI

C’est vrai, on était bien.

« Alors alors » Mon chien, après de terribles effusions.

« Alors ? »

 C’est vrai, il fallait que je raconte ce temps qui m’éloigna, mais quoi, ce chaud dedans encore présent revenue chez moi, loin d’eux. Ce chaud, les bavardages de Marguerite, les jambes piliers de Marius ?

« La tendresse ! »

Mon chien m’envisageait, suspendu.

« Sais tu Mon chien je viens de comprendre que mes amis ont les mêmes regards que toi que vous oui toi toi toi toi toi et toi chats chatte chien et chienne mes amis ont du grave du métaphysique quelque chose des choses qui regardent en surplomb vous voyez Marguerite et Marius ils ont ça quelque chose des choses qu’on ne voit pas tout de suite parce qu’elles sont plus haut plus loin que soi que moi comme vous »

Les bêtes témoignèrent dans l’instant de mes propos.

« Ils sont en surplomb ces deux là »

 Marius avait pas trop levé les yeux et les lunettes pendant la petite heure que je savourai avec eux. Quand je suis partie, il se tenait courbé de sa grande taille, il avait un peu souri mais pas parlé.

J’avais pensé tout du long à l’albatros de Baudelaire le Charles, « ses ailes de géant l’empêche de marcher », j’avais pensé qu’il avait dû faire face à beaucoup de marins moqueurs et siffleurs. Un bel oiseau, gauche parce que pas à sa place.

Marius dont j’avais surpris l’oeil sur ma silhouette quand je m’éloignai du couple improbable qu’ils formaient lui et sa soeur.

-Vous reviendrez hein vous reviendrez on papotera encore demain après la sieste comme vous savez

-Oh oui Marguerite avec plaisir à demain à demain

Marius caressait les contours de son bol vide en observant les motifs de la toile cirée.

Marguerite ne referma pas la porte avant que je fus sortie de leur champ de vision.

-Et bien j’arrive à point vous venez de nous faire un récit poignant…l’amitié…le couple…improbable vous…communiquez vos expériences avec ferveur n’est-ce-pas…bien bien…en avez vous terminé je souhaiterais si tel était le cas vous entretenir de vos actualités si cela ne provoque pas un assoupissement spontané que je craindrais dès lors de susciter par ma seule présence vocale,

-Souffle vous me surprendrez toujours je vous prie de pardonner mes inconséquences

-A la bonne heure je descelle dans votre réplique un brin d’ironie cela me rassure…de l’humain vous n’avez pas tout à fait les prétentions…votre demande de pardon par exemple est exquise

-Donc mes actualités

-Bravo décidément vous m’épatez…vos actualités…et bien la nuit dernière un incident remarquable un certain Eryel et son rat furent trouvés en état de choc sur le promontoire…un poète paraît-il…bref un humain terrorisé…comme sa bête…le rat du reste une rate blanche….improbable compagne dans votre vocabulaire

« UNE RATE »Les chats et la chatte.

-Certainement une rate tout ce qu’il y a de plus rate…dans mes navigations j’ai

« La brise marine est parfois porteuse de lents bouleversements la brise marine est parfois porteuse de lents bouleversements »Mon chien.

-Votre chien a la particularité bien innocente sans doute de donner du rythme à ses propos…un rythme un peu…soit je ne m’entends guère en musique instrumentale je suis plutôt sourd en la matière

-Souffle Mon chien pratique l’anaphore pour souligner la dramaturgie de ses propos et toujours à bon escient… je crois que ça se nomme ainsi orateurs et poètes pratiquent également

-Votre chien est donc poète…l’anaphore…je me renseignerai…les grecs sans doute…quatrième ou cinquième siècle…vous l’ignorez bien sûr…les grecs rhéteurs

« Y me cherche y me cherche »Mon chien.

-Ils ne furent donc pas assassinés

-Les grecs et quelques autres ont eu ce privilège en tous temps on assassina les justes comme les vils c’est une loi du monde…de vos mondes…il y a dans ce terme assassiné une connotation péjorative…un parfum d’indélicatesse…faiblesse de la victime vaincue magnifiée par la seule adulation du vainqueur…vous n’encouragez pas les vaincus n’est-ce-pas… selon vos critères…la gloire de l’ASSASSIN l’emporte sur la dignité de sa victime… cependant SI VOS SEMBLABLES  PRATIQUAIENT  LE CULTE DU DEFAITISME FACE A TOUTE VIOLENCE  VOS MONDES SERAIENT PLUS PROBABLES…LE DEDAIN ACCORDE AUX VAINCUS…VOTRE…PITIE SYNONYME DE MEPRIS… VOS MONUMENTS VOS DEVOIRS DE MEMOIRE MEMOIRE DE QUOI…DE LA VICTIME OU DE L’ASSASSIN…  VOTRE HISTOIRE N’EST QUE LA SOMME DE PANEGERYQUES DISTILLANT L’ APOLOGIE DU CRIME…je digresse je digresse…je vous prie de bien vouloir m’en excuser…c’est un thème qui me tracasse depuis fort longtemps…non ils ne furent pas assassinés seulement hébétés sauvés de peu…

-Par qui ?

-La clémence de l’assassin…sa mansuétude…suscitée par…que dis-je inspirée…

Le souffle se contorsionnait sur mon parterre. Son torse rayonnait de filaments argentés, dressés en carapace, miroirs multipliant les lumières des lampes en menus points, danseurs au cieux de mon plafond, il papillonnait de ses puits en exhibant un sourire béat, ses mains batifolant sur toute sa longueur.

 -Souffle vous me cachez quelque chose pourquoi êtes vous si si émoustillé soudain la mansuétude de l’assassin vous bouleverse-t-elle à ce point

-Bien évidemment j’aime être bon

 Alors là je fus saisie. Mettez vous à ma place.

Mon chien coi égal à lui même en ces occasions nous matait circonspect.

-Souffle êtes-vous l’assassin ? Je risquai la réponse faisant fi des conséquences d’un aveu : je verrai.

-Je ne le suis pas j’aime ma bonté à son égard

« Souffle, je demeurai étonnamment calme, souffle » Mon chien inquiet.

-Je suis en quelque sorte  son hagiographe j’oeuvre pour son prestige quoi de plus naturel jamais il ne mit genou à terre si je puis faire image jamais il ne prit arme sans que l’adversaire ne dépose la sienne à ses pieds image encore en conséquence de quoi la mort s’en suivait inexorablement l’ordre respecté sur la terre comme ailleurs  hier mon heure de gloire advint fruit de ma ténacité

-Vous vous êtes à son service vous

-En adéquation avec mes convictions je suis son esclave

-Votre non violence vous conduit à ça

-Certainement je suis l’inspirateur non violent

-Vous servez ce monstre

-Ceci n’est pas exact

 Un blanc dans le temps et l’espace glaça l’atmosphère. Le souffle me la jouait en charade tandis qu’il était fou de son corps.

 -Il devrait vous séduire un vainqueur perpétuel un gagneur le nommeraient vos attablés dans leurs espaces-ouverts sur quoi d’ailleurs c’est étonnant comme les humains de vos temps modernes vantent leurs ouvertures de corps d’esprit à tel point qu’ils en oublient les délices du clos de l’intime Ah s’introduire dans le clos oh est cependant, le souffle ondulait, des clapotis chuintaient de ses lèvres, il arquait son torse et affaissait ses épaules dans le même temps, danseur accordant l’inspire et l’expire au rythme de sa pâmoison.

-Souffle pourriez vous m’épargner ce spectacle votre intimité affleure, m’exclamai-je agacée.

-Oh patientez je vous prie mon esprit s’apprête à oh oh ah l’offrande du néant OH OH

 Le souffle souffla, il fallut effectivement faire patience encore pendant quelques instants : ça fait ça les émois du corps.

 -Je disais donc ah oui s’introduire dans le clos rassurez vous l’évocation est consommée c’est bien cela qui agite celui que vous nommez assassin.

« Billière billière »Mon chien, au réveil.

Monsieur Billière bien sûr, comment allai-je lui faire face avec mon savoir nouveau car tout de même j’en tenais un bout ?

 Le souffle avait soulevé le voile sur l’origine des assassinats résidentiels cependant je ne pouvais révéler tout de suite : de plus révéler quoi ? Récapitulais-je avant d’ouvrir ma porte. L’assassin et sa fixation obsessionnelle sans aucun doute pour la pénétration du clos, certes, l’esclavage consenti par le souffle, le souffle lui-même, non, tout cela ne concernait pas les résidents. Je décrétais rapidement, ça fait du bien parfois les certitudes.

De plus, le souffle aimait à se vanter j’avais pu m’en apercevoir à propos de détails anodins tels que sa science météorologique : n’avait-il pas annoncé l’orage par une nuit sans nuages, parce que les poils d’oreilles externes de Mon chien s’étaient mis à friser peu avant l’aube ? Mon chien frise par tous les temps, dés l’aube, c’est une de ses particularités ; je m’étais tu bonne fille. Les premiers coups de tonnerre retentirent la nuit suivante.  J’ouvris ma porte sur ces considérations : réfléchir avant d’agir est une mesure de prudence, non ?

 -madame…marzio…ferrière nous tiendrons notre cellule de crise à onze heure pétante si je puis m’exprimer ainsi urgence oblige riposte n’est-ce-pas l’assassin a frappé notre cher Eryel fut malheureusement victime de l’assassin il en réchappa de peu sa rate également

-oui je suis au courant, affirmai-je fermement, le Billière devait prendre conscience de sa place dans l’affaire, il ne pouvait s’accaparer la priorité de l’info désormais. ça dégonflerait un peu son égo quant au mien… l’avenir sera juge.

 -Ah bon par qui ?

-Qui est ce monsieur Eryel ?

-Comment vous l’ignorez ? Billière soulagé de détenir un détail d’importance selon ses critères : piètre journaleux, attaché à la surface de l’évènement. Le plus grand poète vivant à ce jour, un prince

-Vivant… à Sète

-Certainement, on vient de loin pour s’entretenir avec lui d’aucuns prétendent qu’il est hermétique sornettes le grand Eryel est simplement en avance sur nos temps de peu de culture la grande tellement bafouée par ceux là même qui le taxent d’hermétique bref il a tenu à témoigner de l’infamie qui le frappa hier soir sur le promontoire !

-Les vaincus

-Pardon ?

-hermétique..Poésie close, je cherchais à voix haute indifférente à la présence de Billière, je cherchais à relier les évènements aux commentaires, ils font ça dans les JT. Eux ils écrivent les commentaires avant de créer l’évènement, ça gagne du temps. Pas moi, je me démarquerai toujours de la logique des JT : par principe.

-madame…marzio…ferrière nous reparlerons de cela pendant la réunion je dois faire diligence j’ai d’autres résidents à informer…poésie…close… encore une de vos énigmes à trous !

-A trou en effet Monsieur Billière

-Pftttttttttttt, qu’il émit Billière en claquant la porte sur mon nez, ingrat.

Chap. X, épisode 44 à 49

Chapitre X

Mon chien stoppa le manège.

Connaître…Savoir. C’était ça la conclusion ?

-Connaître n’est pas savoir ! m’exclamai-je.

-Certainement très chère…Vous en êtes déjà là ! Le souffle me fixait moqueur avec ses puits marines.

-Vous vous moquez Souffle…n’empêche que c’est Mon chien

-Les bêtes sont présentes au monde cela est vérité.

-Shakespeare et Molière idem

-Vraiment ? j’en suis fort aise

-Ce qui est ce qui est éternellement

-Quelle est la question !

-…

-Bien cessons ces verbiages en route. Le souffle souffla d’un trait sur la ligne verte surgi de l’horizon et fila prestement nous laissant songeurs mes bêtes et moi.

« S’il existait pas il faudrait l’inventer s’il existait pas il faudrait l’inventer. » Mon chien.

Jetée hors des mondes hallucinants, je retrouvais mon existence.

Coincée dans mes actualités : ça m’impliquait moins l’existence.

Je ne repris pas goût à tout ici. Je composais avec l’ordinaire.

 Aux vents de la déroute je retrouvais le cap de mon humaine condition.

Pas facile.

Pas de nouveaux assassinés, pas de changements significatifs dans la campagne des présidentielles, voiles flasques, je tentais à la proue de faire bonne figure.

 « Terre ! Terre ! »

C’ETAIT QUI CELUI LA, barbu de roux, ceint d’une cape de laine grise, babouches élimées, yeux d’eau pâle, assis sur les marches du promontoire résidentiel, envisageant de ce cri les lointains maritimes en contre bas du cimetière ?

« Terre ! Terre ! »

ça le reprenait à intervalles, j’épiais sac poubelle en main, à l’instar des mouettes accourues tout autour.

« Terre ! terre ! »

« Du nouveau ! Du nouveau ! » J’exultai.

 -Allez viens Marius viens je te dis tu fais peur aux oiseaux avec tes cris tu vois bien c’est la mer c’est pas la terre voyons mon petit allez debout debout on rentre à la maison

 C’était qui celle là : ronde, blouse nylon de ménagère, pantoufles roses ?

Les yeux liquides, les mêmes que ceux du Marius : sa mère ?

 -Je suis sa soeur excusez il est un peu fatigué en ce moment il va rentrer il s’échappe c’est que j’ai pas toujours l’oeil sur lui j’ai à faire avec les petits allez Marius la dame s’inquiète à cause de toi il faut rentrer allez

-Je ne m’inquiète pas non pas du tout

-Vous êtes bien aimable allez mon petit viens

 Le Marius déplia sa masse, il tendit la main à sa soeur et lui emboîta le pas avec ses yeux d’eau pâle, sa barbe rousse, sa cape, ses babouches , je devais réagir :

-Je peux vous aider je peux

-Il a pris ma main ça va maintenant il a pris ma main hein Marius ça ira merci bien une autre fois ça serait pas de refus mais ce soir j’ai du monde appartement 505 demain après la sieste si vous voulez bien ça sera avec plaisir

 Elle tirait son Marius gravissant à reculons les degrés du promontoire. Lui, agrippé à la main rouge de la ménagère suait sang et eaux, tellement il se contraignait de tout son être à renoncer. Il cria encore :

« Terre ! Terre ! » ça fit un chant triste cette fois.

« Mon chien t’aurais du voir ces deux là je suis invitée je crois que j’ai rencontré des amis je suis invitée je suis invitée pour la sieste demain enfin demain après la sieste demain on a des amis on a des amis on a des amis « 

Je dansais sur la lune. Demain !

 « Et moi et moi »Mon chien haletant.

-Pitoyable ! Que nous chantez vous ? Le souffle s’introduisait de plus en plus inopinément, je sursautais.

 Je ne pus expliquer à Mon chien que pour une fois ça serait seule que je visiterai, par pudeur sans doute, les compagnons du quotidien en disent long sur nos tréfonds, surtout Mon chien. Je ne voulais pas exposer mes tréfonds si vite.

-J’ai rencontré des gens je suis invitée, balbutiai-je

-Vos journées sont libres je ne retiens que vos nuits… allez donc mettre à l’épreuve vos joies du moment… Le souffle soufflait sur ses ongles, lippe sèche, oreilles en berne. Mais ne venez pas pleurer si

-Souffle m’avez vous vu pleurer une fois… non… je pleure seule comme les bêtes

 « Comme les bêtes abandonnées comme les bêtes abandonnées »Mon chien museau sur pattes, oeil terne.

 -Laissez moi vous conter… ne ternissons pas notre nuit… la brise marine est porteuse de lents évènements… en ce temps là, le souffle écarquillait ses yeux marines, je naviguais en mer de Chine… sa voix enflait en tempête.

 La suite me resta inconnue car bercée par des rêves d’amitié je m’endormis. ça fait ça l’espoir d’aimer : demain ! demain !

 Au matin, le souffle s’en était allé, songeur, me confièrent les chats.

-Boudeur plus que songeur non ?

« Songeur songeur » Mon chien, oeil vif. « La brise marine est porteuse de lents évènements la brise marine est porteuse de lents évènements. »

Dans l’entrée ça puait déjà le poisson frit alors dans la cuisine où elle m’invita à prendre place autour d’une table couverte des restes du repas ça sentait aussi. J’avais attendu quinze heure, heure à laquelle même à Sète, toute sieste devrait être consommée. Elle avait ouvert vite, blouse déboutonnée sur jupe de serge bleu et chemisier blanc.

Ses bonnes mains rouges me poussèrent illico vers une chaise en osier, je dis « bonnes » parce que ça se voyait tout le travail de ménage accompli, toute cette générosité qui entretient le propre.

 -Asseyez vous donc je prépare le café je me lève de la sieste c’est sacré dans le midi vous êtes du midi nous on y est né asseyez vous je lève la table je fais toujours après la sieste

-Je suis venue trop tôt je suis désolée

-Ah ne commencez pas les manières ici c’est pas permis on est entre nous hein on débarrasse, elle empilait assiettes et couverts, hop hop et voilà un coup de chiffon voilà c’est fait pendant que le café coule je fais la vaisselle c’est pas deux assiettes qui vont être longues à laver hein ne bougez pas je suis contente que vous soyez venue c’est vrai les gens sont bienvenus dans cette maison ça fait de la compagnie et puis on est pas des sauvages même Marius c’est pas un sauvage vous savez il est un peu fatigué mais il sait se tenir asseyez vous donc ma petite dame on va boire un bon petit café et on va papoter hein voilà le café est parti hop hop vaisselle heureusement que la cuisine est petite je vous écoute j’entends

-…

-Ne soyez pas timide j’entends j’ai presque fini hop hop ça sèche tout seul voilà ouf le café arrive alors racontez moi vous avez pas eu peur hier si oh Marius il crie fort mais il est pas méchant c’est un bon garçon je l’ai élevé à la mort des parents enfin à la mort du père parce que notre mère enfin ah le café avec du sucre et des biscuits poussez vous un peu voilà il faut que j’ouvre le buffet je dis toujours mieux vaut un petit chez soi on s’arrange on est entre nous prenez un biscuit le café est chaud n’allez pas vous brûlez

-Vous n’en prenez pas

-Moi hop hop regardez je l’aime réchauffé, elle saisit une casserole et s’en versa un plein bol;

-D’habitude je n’en bois pas mais

-Oh je vais vous faire un chocolat hop

-NOOON merci… un verre d’eau peut-être je suis désolée

-Désolée vous m’avez l’air d’une belle désolée vaï je peux encore vous offrir un verre d’eau c’est pas ce qui manque ici où j’en étais ah oui Marius c’est mon frère le pauvre il est brave mais un peu fatigué il a des lubies « terre terre » il crie ça quand il est pas occupé mais il est brave il s’appelle Ernest alors moi je l’ai rebaptisé Marius c’est plus joli pour un garçon

-Il dort

-Marius est un dormeur il ferait que ça mais je vais le réveiller il sera content de vous voir il aime la compagnie il est comme moi poussez vous un peu il faut que j’ouvre le buffet pour sa cloche hop hop la voilà

-Sa cloche

-Oui elle est belle il l’a ramenée de l’hôpital il y a trois ans sans elle il faudrait que je m’époumone à force j’aurais plus de voix ça serait dommage hein vous allez voir c’est magique DRING DRONG DRING DRONG… DRING DRONG…ça y est il vient encore un coup pour le plaisir DRING DRONG et voilà

 Marius parut, immense, sur ses deux piliers de jambes piqués de tavelures rousses, un géant  en short beige et polo rayé bleu dur. Le cheveu bouclé, grisonnant devant, blond roux derrière, les yeux d’eau pâle, pas bleus, verts marais en hiver plutôt, un nez si fin que les lunettes qu’il s’évertuait à enfiler en glissaient.

Marius se réveillait debout, penché au dessus de la table et je sus que cet ami là ça serait à la vie à la mort.

C’est comme ça l’amitié : ça foudroie.

Dans l’entrée ça puait déjà le poisson frit alors dans la cuisine où elle m’invita à prendre place autour d’une table couverte des restes du repas ça sentait aussi. J’avais attendu quinze heure, heure à laquelle même à Sète, toute sieste devrait être consommée. Elle avait ouvert vite, blouse déboutonnée sur jupe de serge bleu et chemisier blanc.

Ses bonnes mains rouges me poussèrent illico vers une chaise en osier, je dis « bonnes » parce que ça se voyait tout le travail de ménage accompli, toute cette générosité qui entretient le propre.

 -Asseyez vous donc je prépare le café je me lève de la sieste c’est sacré dans le midi vous êtes du midi nous on y est né asseyez vous je lève la table je fais toujours après la sieste

-Je suis venue trop tôt je suis désolée

-Ah ne commencez pas les manières ici c’est pas permis on est entre nous hein on débarrasse, elle empilait assiettes et couverts, hop hop et voilà un coup de chiffon voilà c’est fait pendant que le café coule je fais la vaisselle c’est pas deux assiettes qui vont être longues à laver hein ne bougez pas je suis contente que vous soyez venue c’est vrai les gens sont bienvenus dans cette maison ça fait de la compagnie et puis on est pas des sauvages même Marius c’est pas un sauvage vous savez il est un peu fatigué mais il sait se tenir asseyez vous donc ma petite dame on va boire un bon petit café et on va papoter hein voilà le café est parti hop hop vaisselle heureusement que la cuisine est petite je vous écoute j’entends

-…

-Ne soyez pas timide j’entends j’ai presque fini hop hop ça sèche tout seul voilà ouf le café arrive alors racontez moi vous avez pas eu peur hier si oh Marius il crie fort mais il est pas méchant c’est un bon garçon je l’ai élevé à la mort des parents enfin à la mort du père parce que notre mère enfin ah le café avec du sucre et des biscuits poussez vous un peu voilà il faut que j’ouvre le buffet je dis toujours mieux vaut un petit chez soi on s’arrange on est entre nous prenez un biscuit le café est chaud n’allez pas vous brûlez

-Vous n’en prenez pas

-Moi hop hop regardez je l’aime réchauffé, elle saisit une casserole et s’en versa un plein bol;

-D’habitude je n’en bois pas mais

-Oh je vais vous faire un chocolat hop

-NOOON merci… un verre d’eau peut-être je suis désolée

-Désolée vous m’avez l’air d’une belle désolée vaï je peux encore vous offrir un verre d’eau c’est pas ce qui manque ici où j’en étais ah oui Marius c’est mon frère le pauvre il est brave mais un peu fatigué il a des lubies « terre terre » il crie ça quand il est pas occupé mais il est brave il s’appelle Ernest alors moi je l’ai rebaptisé Marius c’est plus joli pour un garçon

-Il dort

-Marius est un dormeur il ferait que ça mais je vais le réveiller il sera content de vous voir il aime la compagnie il est comme moi poussez vous un peu il faut que j’ouvre le buffet pour sa cloche hop hop la voilà

-Sa cloche

-Oui elle est belle il l’a ramenée de l’hôpital il y a trois ans sans elle il faudrait que je m’époumone à force j’aurais plus de voix ça serait dommage hein vous allez voir c’est magique DRING DRONG DRING DRONG… DRING DRONG…ça y est il vient encore un coup pour le plaisir DRING DRONG et voilà

 Marius parut, immense, sur ses deux piliers de jambes piqués de tavelures rousses, un géant  en short beige et polo rayé bleu dur. Le cheveu bouclé, grisonnant devant, blond roux derrière, les yeux d’eau pâle, pas bleus, verts marais en hiver plutôt, un nez si fin que les lunettes qu’il s’évertuait à enfiler en glissaient.

Marius se réveillait debout, penché au dessus de la table et je sus que cet ami là ça serait à la vie à la mort.

C’est comme ça l’amitié : ça foudroie.

Chap IX, épisode 39 à 43

    Chapitre IX

 

Le souffle me mobilisait. Toutes les nuits, je l’écoutais, monologuée que j’étais. J’accumulais les frustrations. Ses escargots ! Ses poireaux ! Sa carrière ! Le souffle était atteint du mal du siècle, il se fascinait lui-même personnellement. Il faisait reluire son ego comme ses sabots.

Le mien d’ego n’était astiqué que par un vieillard amateur de chocolat chaud, et encore, le chocolat était plus chéri que ma personne ! Les informations que je lui distillais étaient plus vénérées que moi même personnellement.

Du fond de notre patrimoine culturel je distillais, ça pouvait mériter mieux je crois, non ?

J’extirpais telle Mary Popins du fond de sa sacoche de nounou nomade, des objets fabuleux bien que communément utiles et utilisés, magicienne de l’érudition humaine je parvenais à faire briller les yeux usés du vieil homme.

« Rien ne se crée rien ne se perd. » et vice versa. Cet objet là me permit de peaufiner ma science divinatoire jusqu’au Printemps pour le plus grand bien de Billlière et des attablés.

La symbolique de cet axiome était forte, je n’eus aucun mal à l’enseigner à Billière.

-Rien ne se crée

-Vraiment ? s’exclama Billière l’oeil aux aguets derrière sa tasse.

-Transformation ! Transformation ! Monsieur billière, trans-for-ma-tion !

-L’assassin se transforme ? Billière posa sa tasse.

-Rien ne se perd

-…

-Modification !

-Modification ? madame marzio…ferrière voulez vous dire que l’assassin modifie… mais quoi ?

-Tout ! TOUT

Je parvenais à me faire frémir du haut de ma science. Mes énoncés, échappés de je ne sais quel recoin de moi même personnellement, me survoltaient soulignant d’une transe pas si feinte  ma fonction d’oracle.

Je compensais quelque peu mes désarrois narcissiques, sans remords, sans aucune culpabilité : survivre à mes nuits frustrées valait bien cela.

« Rien ne se crée rien ne se perd rien ne se crée rien ne se perd » Je psalmodiais pour ne pas être que monologuée dorénavant lorsque le souffle évoquait ses escargots, sa carrière, ses poireaux, je psalmodiais pour ne pas tomber dans le puit de sa science.

Un soir, le souffle lut sur mes lèvres mon incantation, il était perspicace et s’offusqua non de l’axiome, pour lui, connu depuis la nuit des temps sans doute, mais de la manière.

-Vous ne m’écoutez déjà plus…oh…ô combien je suis las de lasser!

-Souffle ne vous vexez pas…je…m’imprègne de la substantifique vérité de vos récits !

-Ne dit-on pas moelle ?

-…

-Substantifique moelle.

-Certes souffle je voulus faire de l’esprit pardonnez moi voulez vous ?

Il fallait pas prendre le souffle pour un benêt. Vigilant, le souffle veillait à être bien entendu par son auditoire, il communiquait de haute volée.

-Que marmonniez vous donc très chère ?

Le très chère ça sentait pas bon, le souffle était devenu un tantinet hautain soudain. La transformation était subtile cependant indubitable. Je l’observai : crispé dans sa longueur, ça faisait des plis jusqu’à la tête, des plis grisâtres, les « épaules » enfin ce qui pourrait ressembler, se haussaient alternativement, droite gauche, le » menton » enfin ce qui pourrait en faire office, se courbait sur le torse, boudeur. Le poignet, c’était un poignet, ceint d’un bracelet en or très orné, pivotait dans un mouvement saccadé, visiblement incontrôlé. La tête, n’en doutez pas, oscillait haut bas.Le souffle me fit sur l’instant songer à quelqu’un : mais à qui ?Moi, je ne le trouve pas antipathique ce gars là, il est juste pas à sa place.Je le verrai bien en représentant de commerce, il a la tchache, le maintien, l’oeil vif, heureusement clair ça démarque de la vache. Bref, il a le profil de ses ambitions.

Amour, gloire et beauté : l’épouse photogénique, la tune impudique, le mental d’un mercenaire. Il incarne la mondialisation capitaliste à fond bien qu’il en soit un missionnaire, je dis pas valet , y a pas de sot métier.

Faudra-t-il le désavouer dans l’urne ?

Moi, je préférerais changer de monde, ça me permettrait de changer de président et du même coup de ne plus m’encombrer l’esprit avec toutes ces choses  qui me font pas la vie facile :  les cinq fruits et légumes, les JT, la télé en général, les présidentielles, les assassinés, les attablés  . Parce que le monde idéal pour moi ce serait celui dans lequel ni le roi ni le courtisan ni le valet seraient nus, comme dans l’histoire quand le roi devenu fou se ballade à poils et qu’il le sait même pas parce que personne le lui dit et que tous rigolent qu’il soit nu le pauvre : un monde de décence de corps et d’esprit.

 

« Ne me quitte pas ne me quitte pas. »Mon chien, la larme à l’oeil.

« Mais pourquoi tu dis ça Mon chien ? Je changerais de monde et tu serais dedans avec moi et tous les gens bons et tous les pauvres qui seraient heureux d’esprit et de corps et même les assassinés qui réssuciteraient pour l’occasion, le monde, le vrai, pas l’autre, je suis pas prête. »

« Et même les chats. » Ma chienne.

Pendant ce temps, le souffle s’était tu. J’avais pourtant pas pensé plus d’une minute, ça se pense vite ces choses là, il s’était immobilisé muet dans une pose à la Rodin, la main soutenant la tête, l’oeil dans les vagues, au loin. Il n’avait pas l’air d’apprécier ma retraite loin du monde de nos nuits.

-Souffle boudez vous ?

-Je pense à l’élan qui me porta vers vous… vous sembliez alors si curieuse de mes récits…

-Je demeure intéressée Souffle cependant je suis parfois accaparée par mon existence dans ce monde-ci…il y a tant à penser… tant à questionner… nous pourrions échanger sur l’actualité de mon monde ça

– Quelle actualité ? Je vous défie de me désigner l’actuel ailleurs que dans cette pièce cette nuit !

Notre actualité est notre présence. Désirez vous que je suppute sur le futur, que je pérore à propos du passé ? Plaisantez vous ? Je ne suis pas à même de recevoir votre requête !

– Vos escargots votre carrière ne sont pas mon actualité ils sont vos souvenirs pas les miens vous ressassez de vieilles fables pour vous donner de l’importance! Oui vous pérorez !  Je m’emportai.

-Lamentable syntaxe intonation gestuelle ça sonne faux… Shakespeare vous aurez maudite je n’ose songer à Jean-Baptiste !

-Molière ?

-Certainement. Le souffle se contractait à nouveau en plis grisâtres, son bracelet pivotait de plus belle.

-Vous avez connu Molière !

– Vous m’amusez très chère Molière est-il inclus dans vos actualités ? Vous paraissez soudain fascinée par mes vieilles fables vraiment vous m’amusez je vous assure Shakespeare ne vous passionne-t-il pas ? Il est vrai que son actualité n’est pas

-Souffle humaine je suis mais ne me jugez pas inculte Shakespeare Molière sont dans leurs oeuvres d’une actualité criante !

-Ah de la passion de la colère des émois très chère surprenez moi ! L’ACTUALITE DE SHAKESPEARE EST BASSEMENT IGNOREE QUE DIS-JE JETEE AUX ORTIES DANS VOS ACTUALITES MADAME CAR N’EST-CE-PAS le nombre faisant l’importance vos actualités bafouent l’actuel ! Vous et vos semblables n’êtes contemporains que de vos émois! Vous ne pouvez effleurer la vérité la seule celle qui est ce qui est ETERNELLEMENT !

Cette nuit là le souffle me blessa avec sa suffisance d’éternel. Je ne pouvais pas me défendre d’appartenir à mon monde, ignorant et veule, pourtant je ne supportais pas que lui, souffle, le décria et surtout qu’il me jugea à son image.

Dans ce monde, il y avait des tas de gens qui glorifiaient Shakespeare et Molière, qui savaient reconnaître en eux les marques du génie : je n’en faisais pas forcément partie, mon quotidien ne m’amenant pas à les fréquenter ni dans la lettre ni dans l’esprit mais je savais les reconnaître comme tels ces géniaux théâtreux. Ma fille oui ma fille n’était-elle pas comédienne hein ? Même qu’elle essayait de penser à propos duquel et donc de ces deux là! Ses gênes  ils lui venaient de qui hein ?

Le souffle parti, je décidai de lire.

« Accroche toi accroche toi t’as déjà lu le Roi Lear t’as déjà lu » Mon chien.

« Stop »

J’avais à faire : lire ça demande de l’écoute.

Evidemment au bout de mes lectures, il y avait l’angoisse de parvenir à décrypter les pensées des auteurs, c’est vrai, lire de travers ça conduit pas à savoir. Lire ça sert à sortir un peu des mots battus tous les jours avec n’importe qui à propos de n’importe quoi, ceci étant dit sans l’ombre d’une critique négative. Surtout dans mon cas avec ma passion des JT, il fallait pas que j’oublie les réalités éternelles ou ce qui est ce qui est éternellement, comme l’avait dit le souffle.

L’imprimerie nous donne depuis un certain temps les moyens de suivre l’actualité de l’éternité, ça je l’avais compris depuis que le hamster d’Aline en bibliothèque verte s’était livré dans sa condition de hamster. Avant lui, j’avais jamais vu ni touché de hamster. J’ai donc su pour le reste de ma vie que les livres font connaître.

Mais Shakespeare ! C’était pire !

Je voyais bien que ses histoires elles disaient quelque chose des choses qui étaient pas à ma portée de mains : moi, les rois, les reines, j’avais pas beaucoup fréquenté.

Sauf par la télé, j’avais connu une vraie reine, celle d’Angleterre, quand Léon Zitrone commentait ses actualités à la reine, mais ça m’avait pas donné de connaissances sur son éternité : Zitrone donnait de la voix certes, mais il plongeait pas dedans.

Shakespeare, oui !

Je suis sortie de ma lecture toute éclaboussée !

Les âmes des rois, des reines, des princes, des princesses, de leurs ennemis, tout ce tourbillon, ça donnait le vertige, ça clamait des enfers, ça disait ce qui est toujours pareil chez les gens, royaux ou pas puisque même moi je m’y retrouvais finalement parmi toute cette noblesse : les peines, les joies, les façons de vivre les vies qu’ils se font les gens.

Quand je dis « âme » je dis pas « tête » ni « cervelle », ça donnerait pas l’image adéquate sur la manière de Shakespeare. Shakespeare il sait la science des lumières et des ombres, c’est un éclairagiste, il projette cru et noir pour voir ce que les gens cachent au fond. Il montre les âmes. Je pourrais dire « esprits », à la rigueur ça conviendrait.

Les gens selon Shakespeare se cachent la vérité de ce qui est ce qui est éternellement. Et lui, Shakespeare, il montre ce qu’ils se cachent entre eux et en eux. Des receleurs qui empêchent que ça s’arrange entre eux et en eux, sauf le fada, y en a toujours un comme dans la crèche, celui là personne ne l’écoute pourtant il sait ce qui est ce qui est éternellement, ça m’émeut toujours les gens qu’on écoute pas, je décidai sur le champ de me fier aux fous pour en savoir un bout de ce qui est ce qui est éternellement.

Donc les gens recèlent sauf les fous : mais pourquoi qu’il recèlent ainsi ? Les rois, les reines, les princes, les princesses, les ennemis, tous ? Et les pauvres ? Et les gens bons ? NOOOON pas les gens bons ça serait terrible !

Je lus. Je lus et plus je lisais plus il m’était devenu impossible de savoir quelle route emprunter pour conclure savamment à propos de ce qui ce qui est éternellement.

Je m’immobilisais, languide. Faire, aller, dire et leurs comparses dans mon quotidien, devinrent actions pesantes, vides de sens ; le temps et l’espace se confondaient dans une entité étrange qui participait de ce que j’étais et de ce qui m’était étranger. J’étais moi, l’autre, ailleurs, ici, maintenant, plus tard, plus tôt, accompagnée, seule, au bout du monde et hors de lui.

Je me perdais de vue dans des réminiscences et me retrouvais dans des oublis fulgurants captive d’un manège bruyant puis douloureusement silencieux, de lueurs ténues puis éblouissantes : lire était une expérience psychique.

Autour, ça continuait à s’agiter, à m’inclure : Mon chien me baladait au gré de sa truffe et lançait des sourires questionnant en vain mon apathie. Quand les commentateurs des JT extirpaient de l’écran un index aguichant hep hep pour m’accrocher aux wagons des actualités, je cabotais de l’oeil et de l’oreille vers des rivages moins familiers, c’est dire !

Le souffle contemplait la mer les nuits et s’en repartait sans plus conter.

Un petit matin, un oeil sorti d’un livre, je surpris la fin d’une conversation entre lui et mes bêtes.

-Elle ne fait plus rien elle ne fait plus rien, soupirait Mon chien.

-Elle a trop lu, concluait les chats à tour de rôle en crescendo.

-A-t-elle  encore une seule raison de vivre ? chuchotait la chatte.

-Sans nous elle serait déjà partie…même les chats le comprendraient, se rassurait la chienne.

 

Le regard du souffle se posa sur chacune de mes bêtes et dura longtemps, ensuite il recula lentement jusqu’au seuil.

-Il est nécessaire qu’elle en passe par là…elle se dépouille du fatras. Elle saura bientôt.

« connaître ou savoir ? connaître ou savoir ? »

 

Chap VI, Le rire des mouettes, Catherine Ferrière Marzio, épisode 30 à 31

   Chapitre VI

J’aurais dû questionner le souffle.

Sur l’assassinat de Maxime : pourquoi ? pourquoi ?

Sur l’injonction qui m’avait été faîte : être là pour lui mais encore ?

Sur le mystère de son souffle : pourquoi souffler ainsi à ma porte ?

Sur ses soifs : soifs ou faims ? Par exemple, j’improvise.

Sur ce domaine qui empiétait sur mes nuits et qu’il faudrait découvrir : comment ?

Accroupie derrière ma porte, l’oreille vide et terne, je déprimais.

« Merde ! » j’aime pas.

J’aime pas ne pas être à la hauteur des évènements. Le souffle titillait mes incapacités, certes provisoires mais avérées en cette nuit si sombre.

Il avait dit : « Sombre » : avec un « s » ou pas, la réponse était d’importance.

« Merde ! »

« tu te répètes tu te répètes » Mon chien.

 Je caressais la nuque de Mon chien, soyeuse et rousse.

Le sentiment ! Oui ! Le sentiment ! C’était par ce bout qu’il fallait prendre le souffle pour l’amener à me dévoiler ses secrets !

Je sortis d’un coup de ma déprime : par le sentiment je parviendrai à le faire parler, peut-être même à le comprendre et le conduire vers le repentir. Une héroïne que je serai au final !

Les gens il faut les apprivoiser, le souffle pareil.

La nuque de Mon chien ploya sous ma main.

En attendant son retour au souffle, je regardai avec effroi la perspective d’une fin de nuit et d’un long jour sans lui, l’oreille esseulée.

La mer scintillait de minuscules lèvres blanches, habitée du travail des chaluts, le phare lançait bleu un jet régulier vers les lointains, sur la terrasse, l’orchidée trouvée au hasard des poubelles balançait ses pétales joufflues.

Je m’endormis en paix.

Episode 31

Le sentiment ?  Le sentiment d’accord mais entre mon oreille et le souffle il y avait un obstacle majeur à son déploiement  : ma porte. Il risquait fort de buter contre.

L’ouvrir ? Ma porte ? Ce pas était-il nécessaire ?

Ouvrir ma porte sur l’inconnu, il était temps ! Sur un souffle dont j’ignorai le visage et le reste… ? Oui !

« réfléchis réfléchis » Mon chien.

« C’est tout réfléchis Mon chien, il y a des circonstances qui imposent l’ouverture ! »

« De porte de porte » Mon chien.

« Exactement ! Quoi ? T’as pas l’air enthousiaste ? »

« Prudent prudent. »

« Le monde crève par manque d’imprudence! C’est du Brel le jacques. »

« Engouffres toi engouffres toi mais souviens toi souviens toi certaines portes certaines portes ouvrent sur les emmerdes ouvrent sur les emmerdes : dois-je répéter ? dois-je répéter ? » Mon chien.

« Quel gouffre ? Quel gouffre ? » Moi.

Ma décision était prise : j’allais ouvrir ma porte ! Je me rendormis en paix. Mon chien veillerait ses sentences, seul.

Chap VII et VIII, Le rire des mouettes, Catherine Ferrière Marzio, épisode 31 à 37

Chapitre VII

Le lendemain, soleil levé, Esther Duflo l’économiste, me fut d’un grand secours.

Moi qui pensait bêtement m’en remettre au sentiment , après mûres réflexions, Esther Duflo éclaira d’un tout autre jour ma lanterne.

Elle cause des pauvres, elle a découvert une évidence qui avant elle n’existait pas : la science ça fait ça.

Les pauvres ça veut aussi être heureux et même ça veut plus être heureux que rassasiés, c’est comme ça qu’on les reconnaît.

Un gars lui dit : « J’aimerais manger. », comme il est pauvre ça tombe sous le sens : on le croit, on pleurniche parce que ça paraît pas croyable qu’on puisse pas manger en ce bas monde ! Les pauvres ça mange pas, mal, ou peu au mieux.

La Duflo, elle est comme nous, elle sait que les pauvres c’est comme ça : ça mange pas, mal, ou peu au mieux.

C’est avéré.

La Duflo est donc invitée chez le gars qui aimerait manger, je sais plus dans quel pays, outre France sans doute, vu qu’elle est de renommée internationale, La France des pauvres ça suffirait pas pour prouver ses thèses dans le reste du monde. Arrivée chez le gars qui aimerait manger, chavirée par la confidence sur le vouloir manger du pauvre, elle est sciée : une télé grand format !

Alors là, elle réagit en scientifique :

« Il dit qu’il aimerait manger donc c’est qu’il ne mange pas, mal, ou peu au mieux, parce qu’il a pas le sou et il possède une télé grand format : faut relier les deux constats pour formuler l’hypothèse. »

Elle se creuse la Duflo et elle trouve : le pauvre en question, générique, il faut le questionner.

« Pourquoi que tu te payes une télé grand format alors que t’as rien à bouffer ? »  ( Principe de base de la comptabilité bourgeoise.) « Pourquoi ? » Elle est directe et pas bégueule la Duflo.

Réponse aussi sec : « Pour être heureux et pas à crédit, la télé, cash en économisant sur la bouffe, ouais m’dame ! »

Bon, la télé sous tous les horizons, c’est bien connu, c’est le bonheur du pauvre, première évidence, mais elle s’arrête pas sur ça la Duflo, c’est le « être heureux du pauvre » qui la chatouille dans sa grande humanité de scientifique, si, si, il faut préciser à propos de l’humanité des scientifiques depuis qu’ils se sont fendus de la bombe atomique, ça rigole plus à ce sujet.

Bref, c’est vrai quand on a rien à becqueter, on peut pas se contenter d’être heureux, ça tombe sous le sens.

ET BEN NON ça tombe pas sous le sens ! La Duflo elle a découvert une découverte jusque là enfouie sous un entre-lac de préjugés. ET BEN NON, le pauvre il cherchera à bouffer si et seulement si il est heureux.

BRAVO DUFLO ! Et merci !

C’est comme ça qu’on éradiquera un jour lointain la pauvreté dans le monde des ceux qui crèvent la dalle, ouais !

On voit bien que c’est pas en France qu’elle l’a chopée sa révélation, parce que en France, les pauvres ils ont tous la télé, grand format ou pas, et ils sont quand même pas heureux : ça doit être la programmation ou alors c’est qu’il bouffe trop gras devant l’écran sans les cinq fruits et légumes.

Je déconne un peu, mais la Duflo, c’est une tête : le manger ça suffit pas aux pauvres, il leur faut du bonheur en dehors de l’assiette, quelque chose comme du spirituel, quelque chose qui te fait oublier ton ventre.

Dire qu’on s’en doutait pas avant Duflo, ça me troue le cul !

Le bonheur ça donne la patate même quand t’as pas l’oseille !

 (La télé, du spirituel ? a moins que ce soit l’esprit des pauvres qui la spiritualise, j’étudierai la question plus tard.)

« Pareil pour le souffle! » m’écriai-je en écoutant Duflo (j’ai parfois l’esprit vif surtout quand je peux le greffer sur des intelligences supérieures.)

« Le souffle il me dira tout si j’accepte de me dire qu’il est comme moi, mon semblable, mon alter ego ! « 

Merci Esther Duflo !

C’est donc scientifiquement que je décidai de venir à bout des mystères du souffle.

Episode 33

Le choc !

J’aurais pas pu imaginer ce que je vis, vous non plus.

Mais je vis ce que je vis et parole de scientifique, je n’en crus pas mes yeux ! Y a des évidences qu’on découvre brutalement. La première était que je devais considérer le souffle comme mon semblable, mon alter ego, pour enrichir notre relation et la faire évoluer vers plus de clarté, ce fut chose faîte précédemment grâce à Esther Duflo. La seconde, au stade actuel de mes investigations était de comprendre ce que je voyais.

Mon alter ego, sans aucun doute : le souffle ouvrit ma porte cette nuit là. Et il eut peur le seuil franchi ,ça se lisait dans son regard, moi aussi j’eus peur.

Oui, peur. Ensemble, confrontés à nos peurs, moi de l’oreille,  surprise par une décollation inattendue, lui de lui même, souffle haletant sous l’effort. L’interface céda sur moi, décontenancée, écroulée dans l’entrebâillement.

Nez à nez, souffle à souffle, moi à terre, lui penché vers moi dans l’élan de l’ouverture.

L’interface céda complètement quand je parvins à me redresser.

-Je craignais que vous m’empêchiez de franchir votre seuil, ma confusion n’eut alors d’égale que ma tristesse…

-Souffle, je vous en prie, franchissez ! m’écriai-je bouleversée par les presque larmes dans sa voix.

Il pénétra dans mon logis, d’un commun accord nous refermâmes la porte.

Nous nous regardâmes dans le demi jour conquis par le jet du phare. Des yeux aux yeux, nous nous regardâmes.

C’est très important de soutenir le regard, Mon chien par exemple, la chienne et les chats ont des conceptions différentes de l’exercice.

Mon chien me regarde quand je ne le regarde pas, quand je le regarde dans l’oeil, il aime pas trop, il s’en retourne vite à ses occupations.

« Me cherches pas me cherches pas. » Mon chien.

La chienne est aveugle aujourd’hui, elle regarde de la truffe, frémissantes toutes deux, je vois la confiance dans les nuages de ses prunelles.

Les chats me regardent longuement, ils ne clignent que par condescendance quand je commence à tomber de vertige dans le puit émeraude de leur science. Eux, ne vacillent pas.

Le regard du souffle était entre chien et chat : un puit qui sait, défiant mon oeil. D’un battement de cils s’arrogeant le droit de rompre l’échange. Et avec ça, une gravité noire, noyée dans un iris marine.

Jamais vu avant !

-Je vous en prie asseyez-vous… là… peut-être ? Je désignais mon fauteuil.

-Je suis confus…le sol…?

Bien-sûr, le sol, comment pouvait-il autrement ?

-Bien-sûr.

Cette nuit là, je regardai mon alter ego et ne vit rien de plus que cette altérité, brute : son regard.

Episode 34

Par la suite, nuit après nuit, je retiendrai d’autres images : un corps d’écailles brunes ourlées d’or, des rides argentées aux plis des membres, des chatoiements d’opale ondulant la silhouette. Au toucher, je caresserai le marbre des colonnes, l’écorce des plus vieux arbres selon que ma main ira du buste aux bras, aux jambes, au ventre.

Etait-il femme ou homme, je n’en sus rien tant sa présence m’importait.

Au jour revenu, le souffle disparaissait dans des parfums de terre que chiens et chats humaient longuement.

Le souffle était autre et nos conversations délivrées de l’interface se firent encore plus prudentes, les regards plus perspicaces : parfois c’était de silences qu’elles se formaient, parce que les mots, tous les mots ne suffisaient plus à nous différencier.

Ses regards marines agrippaient alors les miens juste avant que je sombre dans l’outre monde.

Musique, le souffle, et moi, même pas muse, juste humaine au sens biologique : humaine à l’écoute d’un vent.

« Quelle aventure quelle aventure. » Mon chien, sensible à mes émois, affirma d’emblée ses positions, il la ramenait pas en présence du souffle mais sous les soleils de nos promenades, il se moquait, babines gonflées, queue allègre.

Les chats observaient, impassibles.

Seule la chienne accompagnait de tendresse les pas de l’un à l’autre que nous esquissions : peut-être parce que ses regards allaient à l’essentiel.

Episode 35

Bien sûr, l’affaire des assassinés continua à envahir mon quotidien. Monsieur Billière se faisait offrir un chocolat et m’invitait à participer aux réunions dans le local de la piscine. Toujours sur le coup de midi, elles me donnaient l’occasion d’élargir le cercle de mes relations résidentielles.

J’avais surmonté ma peur des profondeurs stomacales et m’attablait presque joyeusement.

« Les rats quittent le navire » me susurrait Billière lorsqu’il procédait au comptage des attablés de moins en moins nombreux. Mon chien faisait peser sur moi des regards lourds et d’un soupir concluait ma répartie, toujours la même : »Monsieur billière, ne vous inquiétez pas, tout va s’arranger! Voyons ! » De fait pas l’ombre d’un assassinat ne vint planer pendant plusieurs semaines, ce qui me permit de ne plus trop révéler.

Je me débrouillais donc pour m’asseoir confortablement à la place de celle qui sait. Sphynge me conférait le pouvoir.

Le pouvoir est grisant, je savourais béatement tandis que les attablés me lorgnaient à demi convaincus de la légitimité qui m’était accordé par Monsieur Billière, mon éminence grise. Je savourais ça aussi : leurs doutes.

A ce propos, Eva Joly, en voilà une qui me filait des complexes : honnête et avec un pouvoir certain ! Je m’interrogeais sur cette étrange aptitude à dire vrai quand tous la suppliaient d’oindre de mensonges les trivialités du monde… Un mystère cette Eva.

Noël ne sautillait plus dans les magasins du centre ville, un soupçon de printemps berçait ces temps embrasés de campagne présidentielle.

« Non non » Mon chien.

« Mon chien ne t’en fais pas, tout va s’arranger ! »

« Me prends pas pour Billière me prends pas pour Billière. »

Episode 36

Donc, temps de présidentielle : les postulants s’affrontaient, les quolibets fusaient, les chômeurs soupiraient en choeur avec :

-les pas-logés,

-les mal-logés,

-les licenciés,

-les sur-taxés,

-les affamés,

-les- plus- remboursés de traitements passés subrepticement au rayon para des pharmacies et autres épiceries,

-etc.

ça faisait bruire les feuilles de choux, ils en pouvaient plus les gens pas bons qui font les infos , ils avaient du boulot jusqu’au second tour au moins. Sans compter que la Crise chronique et structurelle du capitalisme mondial bouchait les trous quand les politiciens-ciennes et le choeur reposaient leurs clapets. Et je cause même pas de l’international, y avait plus assez de lignes à remplir dans les canards.

Bref, je me régalais, moi qui était restée optimiste, peu sensible à ma condition de chômeuse la jugeant passagère sans être enviable. Je me régalais de rejoindre via radio et télé (je suis pauvre) mes concitoyens-ennes, ça me faisait chaud au coeur, en attendant mes nuits. Je me sentais moins seule dans mes détresses éphémères.

La France émue par ces temps de présidentielle… c’est à croire qu’elle avait des troubles de la mémoire : ça devrait plus émouvoir cette affaire, c’était de la rediffusion. Rien de neuf sous les sunlights : mêmes têtes, mêmes discours, mêmes ambitions. ça finissait toujours en queue de poisson, jubilais-je devant mes postes.

ça me rappelle mes grands-parents : quand un film à la télé ( les premiers à l’avoir la télé, ils étaient pas encore pauvres) se terminait sans livrer la résolution de l’énigme par le mot FIN sur fond gris (ils avaient pas la couleur), c’était toujours la même exclamation dégoûtée comme quand tu as trop mangé et que tu repousses ton assiette vide d’un soupir gras : « ça fini en queue de poisson ça valait bien la peine de nous faire mariner tout ce temps ! » Mes grands-parents jugeaient facilement les choses quand ils avaient le ventre plein.

L’équivalent du « ni queue ni tête » le « ça finit en queue de poisson », ça donnait son sens à l’histoire finalement.

Donc, les présidentielles : pareil.

Eva Joly, elle, elle sortait du lot à la criée ; elle lorgnait avec les yeux cerclés de rouge ses congénères, araignée têtue, elle disait haut avec l’accent de ses terres, les petits arrangements entre amis.

ça j’aimais, le poisson avait la queue franche, on pouvait savoir s’il battait droit.

Les autres postulants me donnaient régulièrement l’impression de se foutre de ma gueule, de peu, je  manquais régulièrement de casser mes récepteurs à coup de chaussons, heureusement que non, vous imaginez, sans eux : comment survivre ?

Episode 37

Je ne parlais pas avec le souffle des choses du monde. de toute façon, quand je tentais de l’intéresser, aux assassinés par exemple, il me désignait d’un doigt la nuit, dehors.

Notre prise de contact se fit sur plusieurs semaines, lentement, je devinais qu’il me guidait vers lui, je tentais de faire de même.

C’était chaud cette parade, ça m’emplissait de saveurs anciennes ; des goûts d’avant, quand je jouais au fantôme avec Sylvie ou quand on chuchotait en salle d’étude avec Jacob ou quand Michel me tenait la main pour m’aider à franchir un ruisseau.

C’était bon d’être prés du souffle.

 – Avant le monde d’aujourd’hui, je venais sentir la fraîcheur des pierres et humer la brise de mer, ici même

– Et les escargots ?

– Les escargots ? Ah oui, vous vous souvenez donc!

-Bien sûr

-Les escargots me priaient d’effacer leurs traces pour que les oiseaux ne les happent pas… je les suivais en rampant, prenant garde à ne pas les écraser j’adoptais leur lenteur…en échange ils contaient… leurs antennes ondulaient tout prés de mes yeux comme pour m’hypnotiser…

-Ils vous contaient quoi ?

-L’histoire de la terre leur savoir est immense savez-vous…ils ont la science des patients…chaque grain de sable est mémoire me confiaient-ils…chaque grain de sable est mémoire des vents, de la vague…dans leurs lents cheminements les escargots écoutent attentivement les sables…écoutez vous les sables ?

-Parfois mais je chemine plus vite…ça empêche d’écouter la plupart du temps…

-Dommage…j’ai donc appris à aller d’un pas plus lent…vous riez ?…ah oui…je disparais pourtant très vite n’est-ce-pas!

-Comme un …souffle !

-Je sais vous m’avez  nommer ainsi…je dois donc persévérer dans mon apprentissage de la lenteur!

-Et la carrière  ?

-La carrière, les oiseaux m’en chantèrent les histoires…les oiseaux sont très bavards, charmants mais bavards…un peu comme vous…les humains…ils aiment à s’entendre et seraient satisfaits même de leurs verbiages si

-Si ?

-Si tous écoutent…

-Vous aussi…Souffle… si je puis me permettre…

-Ah bon croyez-vous ?…Je pourrais, peut-être même le devrais-je,  moins me faire entendre…mais je suis las de solitude…me comprenez-vous ?

Le souffle était de ceux qui savent vous rallier à leur cause, c’est pas donné à tout le monde. ça me rappelait quelqu’un, oui, ça ma rappelait Agnès Varda dans sa nouvelle expo, en bas de chez moi : « Y a pas que la mer! »

Jeu des chaises tournantes : un écran, une chaise, un casque, une veuve.

La chaise reliée à l’écran Varda veuve est la plus convoitée. J’ai attendu pendant des plombes qu’elle se libère. Pour patienter et jouer le jeu proposé, je me suis branchée sur les autres veuves, en piétinant du fessier. Une bonne dizaine qui causaient de leurs peines, au bout de deux on peut comprendre que c’est étonnant d’être veuve, un grand point d’interrogation dans la tête et dans le ventre que ça leur fait, elles y reviennent tout le long à ce point dans leurs monologues.

Quand j’ai pu occuper le fortin, je me suis branchée sur la veuve Varda : elle, elle cause pas, le monologue est musical avec bruits des vagues sur des galets, elle cause avec ça. Elle accuse par sa posture  les mots absents, le point qui interroge, c’est elle, Varda.

Je compris alors la légitimité des onomatopées des employés municipaux que je croisais les matins en ballade avec Mon chien, trimbalant les centaines de kilos de patates jonchant le sol du musée : au service de l’art, ils peinaient.

Les vieilles patates exposées m’émurent aussi, c’est poignant la détresse des êtres muets !

Bref, Varda et le souffle avaient en commun cette qualité possédée par les êtres d’exception de mobiliser pour leur cause les intervenants les plus improbables.

« Tu rigoles ? Tu rigoles ? » Mon chien.

« Non Mon chien, Varda et le souffle m’épatent chacun leur tour par leur exceptionnelle singularité! »

« Tu rigoles! Tu rigoles ! »  Mon chien.

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