737185_594515943920258_1007117471_oLes jours d’hiver allongeaient leur course, le froid intense s’installa accrochant aux flancs de la falaise des stalactites. Les promenades nous ramenaient plus tôt dedans. Mon chien se satisfaisait des longues après midi passées auprès de Marguerite et Marius. La chienne était invitée depuis peu elle aussi. J’en avais appris un peu plus long sur la passiong de Marius, Marguerite m’avait décrit en quelques mots toute l’affaire. Banale : amoureux, délaissé, malheureux, rien de moins. Marius  assistait à nos papotages sans dire un mot, il s’asseyait près de Mon chien sur le canapé au plaid tricoté, la chienne se couchait sur ses chaussons écossais. Le soleil déclinait envahissant d’ombres tièdes les recoins, Marguerite posait son ouvrage, elle brodait à peu prés tout son linge de maison : nappes « pour les invités », torchons et serviettes ,des fleurs, des oiseaux.

« On y voit plus rien il faut allumer. » Marius se levait et allumait la « grande lumière » au-dessus de la table, la pièce tremblait d’un oranger froid. Nous les quittions peu après, à l’heure de la soupe : je n’avais pas encore été invitée à la partager avec eux, ils n’avaient pas encore pu ou voulu venir chez moi.

Un soir, dans la lumière électrique, Marguerite en me raccompagnant à la porte me fit une proposition inattendue :

« Bon ça fait longtemps que Marius et moi on aimerait te le dire mais on est un peu gêné on sait pas comment tu sais ma petite on t’aime bien on est content dans ta compagnie et celle de tes bêtes on avait pas connu ça depuis longtemps il y a bien les petits que je garde le matin mais ils jouent entre eux ils sont petits avec toi c’est pas pareil alors on se demandait si tu voudrais qu’on vive tous ensemble il y a une chambre pour toi grande avec le soleil presque toute la journée tu serais chez toi enfin réfléchis y ma petite. »

C’était sorti d’une seule traite, Marguerite en restait toute essoufflée, elle avait parlé sans lever les yeux, Marius était très absorbé par l’écossais de ses chaussons. Mon chien me regardait prêt à fêter mon approbation, la chienne sourde sentait bien que quelque chose d’important se jouait.

C’était tellement surprenant que je restai muette, bouche bée et émue. ça faisait si longtemps qu’une telle invitation m’avait été faîte, si longtemps que je rentrais chez les autres pour m’en retourner seule dans l’espace de mes choses comme condamnée à une perpétuité de séparation. ça faisait si longtemps que l’amour n’avait toqué à ma porte, parce que sa déclaration à Marguerite ça respirait l’amour celui qui se fout des convenances et qui suppute pas d’inconvénients à s’incarner.

Alors la perspective de cette vie à trois ça m’a fait peur, et oui, il faudrait réfléchir et c’était bien dommage ce temps de réflexion ça ternissait l’élan, tendre Marguerite, sage Marius, ils me l’accordaient tout de même pas si sûrs que je veuille bien recevoir l’hommage, pas si sûrs parce que sans doute, comme moi, si seuls depuis très longtemps. Ah ces mains tendues qu’on ne peut pas prendre… vite et ferme, qu’on doit regarder se replier sur le rien un peu tremblantes, un peu perdues dans des questions dont les réponses pourtant, toutes les réponses avaient été prévues au cas où pour anticiper la douleur des refus…

Marguerite et Marius ignoraient tout de ma vie nocturne, il m’avait été impossible d’en parler avec eux jusque là.

Ils étaient tellement enracinés dans la réalité commune, enfin presque, Marius sans doute un peu moins que Marguerite, son cri « Terre Terre » me portait à le croire, mais Marius ne me confiait rien de ce qui le faisait crier ainsi, nous n’évoquions jamais cet épisode lointain.

-Marguerite je suis sincèrement touchée par votre proposition… mais… je suis bien moi aussi avec vous chez vous… mes bêtes aussi…

« Oh oui Oh oui » Mon chien, plein d’espoir.

-Mais je vis seule depuis longtemps… avec mes bêtes, mes objets…avec la visite la nuit d’un ami… un peu particulier… quelqu’un de spécial. Je n’hésitai pas à évoquer le souffle, après tout, il existait ! Quelqu’un qui ne pourrait pas me rendre visite ici… trop insolite… enfin je veux dire qu’il est lui trop insolite… je ne vous en ai jamais parlé parce que je ne sais comment vous le décrire …ce qu’il est pour moi… »

Marius et Marguerite écoutaient silencieux..

-C’est pas un monstre (monstra) tout de même nous on aime tout le monde et puis comme on dit les amis de mes amis sont mes amis

-C’est pas toujours vrai Marguerite vous le savez bien en tout cas le concernant c’est pas si sûr ni pour vous ni pour lui

-Et bé demandes le lui c’est simple nous on accepte tout le monde sauf les fantômes hein Marius parce que les fantômes moi j’en ai peur brrrr. Marguerite riait sans rire avec une espèce de peur dans le regard.

Marius leva ses yeux verts marais en grand sur moi :

-Je le connais.

-Vous le connaissez Marius c’est

-Marius

-Marguerite c’est à moi de dire. Marius était debout à présent avec des lueurs orangées dans les prunelles.

-Demain je parlerai

Marguerite me prit par les bras ;

-Il vaut mieux partir maintenant Marius ne se sent pas bien pour notre proposition je te comprends ma petite il te faut réfléchir on est pas pressés tu seras toujours la bienvenue ici maintenant il vaut mieux que tu rentres

Sa voix tremblait, ses mains étaient glacées, elle me guida vers sa porte en caressant mon dos. Mon chien et la chienne suivaient inquiets.

Le souffle ne broncha pas d’un cil lorsque je l’informai mine de rien de l’existence de Marius et Marguerite.

-Vous les connaissez Souffle ?

-Certainement. Les « certainement » du souffle annonçaient de profonds blancs dans nos dialogues : je devais insister.

-Vous ne m’en avez jamais parlé pourtant.

-Vous non plus. Vrai, je n’évoquais pas ma vie diurne avec lui en dehors de mes interrogations sur l’affaire des assassinés.

-Marius doit me parler… demain.

-Certainement. Le souffle plissait légèrement mais l’allure générale paraissait détendue.

-Bien j’attendrai donc demain pour en savoir un peu plus… sur vous et sur Marius.

-Comment les avez vous rencontrés ? Le souffle examinait ses longues mains.

-Un soir sur le promontoire… Marius était

-Bouleversé… Bien sûr… Le souffle respirait l’inquiétude triste.

La nuit s’acheva sur un souffle bien silencieux.

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