Drizzly-day-740x300« Souffle il va falloir m’en dire plus ! » Je me répétais intérieurement cette injonction de retour chez moi. Mon chien racontait aux chats, à la chatte et à la chienne sa rencontre avec ses nouveaux amis.

« Marius il a eu une passiong et puis il est parti dans sa chambre Marius il a eu une passiong et puis il est parti dans sa chambre. »

Les chats et la chatte le fixaient de leur hauteur : »C’est bien un humain. »conclurent-ils en choeur.

La chienne demanda à voir.

« Toi je ne sais pas si tu leur plairais toi je ne sais pas si tu leur plairais » Mon chien péremptoire.

ça me parasitait ce bavardage.

« Taisez vous je pense »hurlai-je.

Les bêtes m’infligèrent dés lors un silence pesant. Tans pis !

Quand la nuit fut venu, le souffle parut. Quand il eut pris place j’attaquai :

-Souffle il va falloir m’en dire plus ce que je viens de vivre m’a beaucoup affecté donc je veux savoir qui est l’assassin quelles sont ses motivations quels sont vos liens exacts avec lui outre le fait que vous êtes son esclave voilà j’attends.

Le souffle croisa ses longues phalanges.

-Et bien quel accueil… vos émois me bouleversent… mais en quoi vous suis-je à ce point redevable

Le souffle me regardait attentivement. Je fulminai, le souffle avait le chic pour cingler mon tempérament.

-Si l’assassin a renoncé à tuer Eryel c’est parce que la rate l’a mordu ce n’est pas un effet de votre bonté je sais tout (et paf jubilai-je intérieurement)

-Donc à quoi bon me questionner… laissez moi à présent vous conter

-Non Souffle pas de conte du réel que ME concerne

-Qui vous concerne… en effet j’ai peut-être quelque chose à vous confier… votre logique me déconcerte

-Mais encore

-Oh oh quelle promptitude à acculer l’adversaire dans ses retranchements vraiment je tremble d’en rire ma petite

-Souffle vous vous écoutez aux portes, m’exclamai-je surprise de reconnaître le « ma petite » de Marguerite

-Votre monde est si petit…bien je vais vous confier… si l’assassin comme vous vous plaisez à le nommer… si l’assassin a épargné Eryel ce n’est pas parce qu’une petite rate l’a mordillé… non non… rien ne peut l’atteindre de vos douleurs donc de vos armes… s’il l’a épargné c’est parce qu’il fut touché par la grâce dans l’humain… miraculeux phénomène… rare vraiment. Le souffle écarquillait ses puits marines en observant le lointain des eaux. Je dois bien vous avouer que mon intervention se limita à ceci, le souffle leva son index droit, oui ce doigt sauva Eryel en désignant le spectacle

-Le spectacle d’un poète pitoyable d’un homme avili par ses pulsions un être qui inspire le dégoût il a sauvé cet homme là. Au fond, je comprenais… Un chalut rentrait au port escorté par les mouettes… je comprenais mais de là à l’avouer.

-Certainement… et vous qu’avez-vous sauvé ? La rate ? la rage des résidents ? Votre conception du juste et du bien ?

Qu’avez-vous épargné ?

Le souffle me regardait à nouveau attentivement, je baissai les yeux : qu’avais-je sauvé ? Cette question autour de laquelle tournait ma peine, cette question que les mots de Marguerite m’avaient autorisée à nier, cette question me brûlait à nouveau. Un chalut rentrait encore et encore au port…

-Vous avez accusé souillé abandonné… votre charité ne pouvait-elle descendre aussi bas

-Si votre maître tue n’est ce pas parce que certains comportements humains sont indignes de la gent animale …il tue les bourreaux des bêtes c’est bien cela Souffle… il a tué les assassinés aux deux chiens les Sarkof et Maxime il est certain que la mort de Maxime reste un mystère pourquoi lui une bête… quant à Eryel il est clair que son amour pour la rate est contre nature… j’ai donc voulu rétablir la vérité votre maître l’assassin est choqué comme tous les amis des bêtes choqués… cependant ses crimes ne sont pas légitimes

-L’amour n’est pas naturel il se désire contre la nature, m’interrompit le souffle dans un murmure que je choisis d’ignorer.

-Tuer les pas gracieux car c’est cela votre maître tue ce qui n’est pas gracieux… mais c’est quoi au juste votre définition à tous deux de la grâce …il faut que ces crimes vengeurs cessent cela n’a pas de sens cela est grave très grave la loi du talion non… l’éducation le dialogue la compréhension oui…il faudra s’y employer dorénavant

Je fus soudainement prise d’un fou rire. Je riais, je riais d’aborder ces questions encore débattues entre humains avec un être surnaturel tel que lui : c’est vrai on s’attend à ce que le surnaturel soit plus savant que nous pauvres erres, plus perspicaces en matière de justice, de vérité, et ben non, le surnaturel est un sale gamin pas éduqué !

-De l’amour de la grâce comme prétexte au crime…je vous en foutrai Souffle il y a longtemps que nous autres humains nous ne tuons plus pour cette cause là… nous assassinons par inconscience ou bien par stratégies ou bien encore par maladresse…mais plus du tout au nom de notre bonne foi

-Votre logique me déconcerte

Et le souffle disparut sur sa conclusion. Le chalut rentrait au port, point à la ligne.

Je continuai sur la lancée de mon rire.

« On peut causer on peut causer »Mon chien.

« Bien sûr Mon chien vous l’ai-je jamais interdit ? »

Quand le souffle revint me visiter j’abordai son surnaturel avec condescendance :

-Alors Souffle votre grâce est-elle d’humeur joyeuse ce soir ? Je tentais de détendre l’atmosphère, le souffle avait un début de plissement du torse. Je rigole détendez vous un peu bien sûr c’est toujours difficile de reconnaître ses erreurs mais je suis votre amie je peux comprendre

-Vraiment

-Vraiment je vous assure

Le souffle m’ennuyait un peu avec ses mystères : n’avais je pas résolu ou presque l’énigme des assassinats ? Un maître fasciné par la grâce, j’avais cherché la définition dans un dico : nf (IXe) Aide de Dieu ; latin gratia  1° (XIIe) Ce qu’on accorde à quelqu’un pour lui être agréable, sans que cela lui soit dû.

Voilà, ça me suffisait bien que d’autres acceptions du terme remplissent toute une colonne. J’aime bien les définitions courtes ça oblige à soupeser les termes.

-La grâce c’est faire plaisir à quelqu’un qui n’a rien demandé…vous voyez Souffle je m’intéresse à votre cas je cherche à vous comprendre… vous et votre maître bien entendu… ne plissez pas je vous prie… comment se porte-t-il aujourd’hui … la grâce est-elle indemne de tout outrage en notre monde. Le souffle ne bronchait pas mais il plissait sec, mauvaise augure, songeai-je.

Je me souvins au même instant de David, un jeune garçon de dix huit ans perdu de foyer en foyer qui buvait pour supporter. Il dormait aussi pour supporter, partout où il se posait. Son éducatrice avait sollicité mon intervention, elle en pouvait plus de servir à rien. Je fus donc mandatée pour « accompagner David vers des soins », arrêter de dormir devait s’en suivre dans l’imaginaire de l’éducatif.

David parlait peu, les premiers mots qu’il m’adressa furent : « neuf un » devant mon hébétude il réitéra « neuf un quatre vingt onze Essonne » Ensuite il se tut. Pendant les entretiens suivants, je fus bien la seule à m’entretenir, ce que je sus de son histoire était ce que son dossier d’hébergé rapportait, David, lui, ne racontait pas sa jeune vie.

Il dormait devant la télé du réfectoire du matin au soir. Plus tard ils ont cadenassé la télé les après midi (pourquoi ? Les longs après midi de ceux qui ont rien à foutre se meublent très volontiers de M6 et autres sucreries, y a pas de mal à ça à moins que ça les embête les ceux qui bossent de pas pouvoir mater la télé comme tout le monde ou presque ?)

Bref, David emmerdait tout le monde heureusement que ses sommes l’empêchaient de s’en apercevoir.

Moi, il me fascinait ce gamin, toujours à l’heure au rendez-vous, télé ou pas, muet.

Un jour, je lui ai demandé s’il connaissait d’autres mots que quatre, vingt, onze, neuf, un, Essonne, pour blaguer.

« Non » Le David il se démontait pas, ça m’a fait quand même un mot de plus ce non. La fois suivante j’avais fait l’emplette d’un cahier, sur la première page j’avais titré : « Les mots de David ». Il a souri, « rap » qu’il a prononcé. Nous avons rempli page après page, mot après mot, tout le cahier. Je ne me souviens pas de tous les mots mais lorsque je lui ai offert le cahier désormais saturé de son vocabulaire il m’a dit : »Merci », celui là j’ai pas pu le collecter.

Où que tu dormes David fais de beaux rêves !

En plongeant dans mon passé j’avais oublié le souffle.

-C’est une belle rencontre, m’accorda-t-il malgré cette absence.

-Vous lisez dans les pensées Souffle ?

-Belle rencontre… mais la définition de la grâce n’est pas celle que vous m’avez aimablement donnée… vous reprendrez votre dictionnaire… accorder c’est accepter la demande car demande il y a… c’est accepter de donner ce qui est demandé sans que cela soit dû… c’est David qui vous a fait grâce de ses mots… lesquels ne vous étaient pas dus n’est-ce-pas…

Je reculai sous l’impact de la flèche :

-Vous avez raison Souffle… j’ai la fâcheuse tendance à m’attribuer souvent le beau rôle, soupirai-je honteuse.

-Vous devez porter attention. Le souffle me dévisageait. Quand l’attention sera à son comble vous verrez la lumière.

Appliquait-il à l’instant sa recommandation ? La lumière jaillirait-elle de son regard ou de mon image ?

Les oiseaux de l’aube pépièrent quand le souffle me quitta.

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