Par-dela-le-bien-et-le-mal » Pourquoi je ne suis pas nietzschéen ?Trois « maîtres du soupçon », comme on disait dans les années 60, ont dominé la pensée de ce dernier demi-siècle : Marx, Nietzsche, Freud. On remarquera (même si Freud, né en 1856, fait en quelque sorte la charnière) que ce sont trois auteurs du XIXe siècle, ce qui en dit long sur le nôtre. La pointe la plus radicale ou la plus prétentieuse de notre modernité ne fut qu’une resucée de celle, autrement plus riche et créatrice, du siècle précédent. Nous croyions inventer l’avenir. Nous restions prisonniers du passé.Or, de ces trois auteurs, Nietzsche est le seul qui se soit voulu philosophe. Il échappe ainsi (du moins si l’on considère que c’est à tort que les nazis se sont réclamés de lui) aux aléas de l’histoire politique, qui ont tant nui à Marx, comme à ceux de l’histoire des sciences, qui menacent aujourd’hui la psychanalyse. Enfin, il échappe aussi à la pesanteur des institutions, des dogmes, des Eglises. Comme c’est par ailleurs un immense philosophe doublé d’un grand artiste, on comprend qu’il ait dominé, et de plus en plus, la philosophie de notre temps.Quand j’étais étudiant, nous étions presque tous nietzschéens, sauf ceux qui étaient marxistes, et cela ne faisait qu’une espèce de nietzschéisme plus sociologique ou plus militant. Foucault et Deleuze gouvernaient nos pensées. Mais c’était Nietzsche qui régnait.Si je m’en suis détaché, malgré l’admiration que je garde pour eux trois, malgré mon accord avec Nietzsche sur des points majeurs (le refus des arrière-mondes, la critique du libre arbitre, la quête d’une philosophie affirmative et créatrice…), c’est essentiellement pour trois raisons : son irrationalisme, son immoralisme, son esthétisme.L’irrationalisme est patent. La raison, pour Nietzsche, n’est qu’une folie parmi d’autres. La vérité, qu’une illusion parmi d’autres. D’ailleurs, « il n’y a pas de vérité », ni même « d’état de fait » : il n’y a que des intérêts et des interprétations. La pensée doit donc s’épanouir par-delà le vrai et le faux : « Qu’un jugement soit faux, écrit tranquillement Nietzsche, ce n’est pas, à notre avis, une objection contre ce jugement. »L’immoralisme est de la même veine : il s’agit de vivre « par-delà bien et mal » et de « renverser » toutes les valeurs. Pour mettre quoi à la place ? D’autres valeurs. Celles des maîtres contre celles (qui dominent depuis deux mille ans) des esclaves. L’aristocratie des forts contre « l’idiosyncrasie des décadents ». Ces décadents, qui sont-ils ? Les juifs, presque tous les Grecs à partir de Socrate, les chrétiens… Cela donne par exemple ceci : « On fait bien de mettre des gants quand on lit le Nouveau Testament. Le voisinage de tant de malpropreté y oblige presque. Nous fréquenterions les « premiers chrétiens » tout aussi peu que des juifs polonais : ce n’est pas qu’on ait besoin de leur reprocher même la moindre des choses… Tous les deux sentent mauvais » (« L’Antéchrist », ? 46).Enfin, l’esthétisme : si l’on veut penser par-delà le vrai et le faux et vivre par-delà le bien et le mal, on ne peut échapper au nihilisme qu’à la condition de faire du beau la seule valeur de référence. « Pour nous, écrit Nietzsche, seul le jugement esthétique fait loi. » Il s’agit d’aimer non la vérité mais le mensonge « sanctifié » par l’art, non le bien mais le beau, non la profondeur mais la surface, l’apparence, la forme. « Tout est faux, tout est permis », écrit Nietzsche : il n’y a que le style qui vaille !Il me semble que presque tous les grands philosophes – et la plupart des grands artistes – ont toujours dit le contraire, mais là n’est pas l’essentiel. Ce sont surtout les conséquences de ce type de pensée sur la vie intellectuelle et artistique de notre temps qui m’ont très vite inquiété, puis effaré : le triomphe de la sophistique, de la veulerie, du n’importe quoi… Que Nietzsche vaille mieux que ses grotesques continuateurs, c’est une évidence. Mais rompre avec lui, c’était une façon, d’abord, de rompre avec eux.Parce qu’il était temps, enfin, de sortir du XIXe siècle. » ANDRÉ COMTE-SPONVILLE

Pour lire la suite cliquer ici : A méditer, un extrait de ANDRÉ COMTE-SPONVILLE, sur le nietzschéisme ou les raisons de son détachement

Publicités