Chapitre XI

C’est vrai, on était bien.

« Alors alors » Mon chien, après de terribles effusions.

« Alors ? »

 C’est vrai, il fallait que je raconte ce temps qui m’éloigna, mais quoi, ce chaud dedans encore présent revenue chez moi, loin d’eux. Ce chaud, les bavardages de Marguerite, les jambes piliers de Marius ?

« La tendresse ! »

Mon chien m’envisageait, suspendu.

« Sais tu Mon chien je viens de comprendre que mes amis ont les mêmes regards que toi que vous oui toi toi toi toi toi et toi chats chatte chien et chienne mes amis ont du grave du métaphysique quelque chose des choses qui regardent en surplomb vous voyez Marguerite et Marius ils ont ça quelque chose des choses qu’on ne voit pas tout de suite parce qu’elles sont plus haut plus loin que soi que moi comme vous »

Les bêtes témoignèrent dans l’instant de mes propos.

« Ils sont en surplomb ces deux là »

 Marius avait pas trop levé les yeux et les lunettes pendant la petite heure que je savourai avec eux. Quand je suis partie, il se tenait courbé de sa grande taille, il avait un peu souri mais pas parlé.

J’avais pensé tout du long à l’albatros de Baudelaire le Charles, « ses ailes de géant l’empêche de marcher », j’avais pensé qu’il avait dû faire face à beaucoup de marins moqueurs et siffleurs. Un bel oiseau, gauche parce que pas à sa place.

Marius dont j’avais surpris l’oeil sur ma silhouette quand je m’éloignai du couple improbable qu’ils formaient lui et sa soeur.

-Vous reviendrez hein vous reviendrez on papotera encore demain après la sieste comme vous savez

-Oh oui Marguerite avec plaisir à demain à demain

Marius caressait les contours de son bol vide en observant les motifs de la toile cirée.

Marguerite ne referma pas la porte avant que je fus sortie de leur champ de vision.

-Et bien j’arrive à point vous venez de nous faire un récit poignant…l’amitié…le couple…improbable vous…communiquez vos expériences avec ferveur n’est-ce-pas…bien bien…en avez vous terminé je souhaiterais si tel était le cas vous entretenir de vos actualités si cela ne provoque pas un assoupissement spontané que je craindrais dès lors de susciter par ma seule présence vocale,

-Souffle vous me surprendrez toujours je vous prie de pardonner mes inconséquences

-A la bonne heure je descelle dans votre réplique un brin d’ironie cela me rassure…de l’humain vous n’avez pas tout à fait les prétentions…votre demande de pardon par exemple est exquise

-Donc mes actualités

-Bravo décidément vous m’épatez…vos actualités…et bien la nuit dernière un incident remarquable un certain Eryel et son rat furent trouvés en état de choc sur le promontoire…un poète paraît-il…bref un humain terrorisé…comme sa bête…le rat du reste une rate blanche….improbable compagne dans votre vocabulaire

« UNE RATE »Les chats et la chatte.

-Certainement une rate tout ce qu’il y a de plus rate…dans mes navigations j’ai

« La brise marine est parfois porteuse de lents bouleversements la brise marine est parfois porteuse de lents bouleversements »Mon chien.

-Votre chien a la particularité bien innocente sans doute de donner du rythme à ses propos…un rythme un peu…soit je ne m’entends guère en musique instrumentale je suis plutôt sourd en la matière

-Souffle Mon chien pratique l’anaphore pour souligner la dramaturgie de ses propos et toujours à bon escient… je crois que ça se nomme ainsi orateurs et poètes pratiquent également

-Votre chien est donc poète…l’anaphore…je me renseignerai…les grecs sans doute…quatrième ou cinquième siècle…vous l’ignorez bien sûr…les grecs rhéteurs

« Y me cherche y me cherche »Mon chien.

-Ils ne furent donc pas assassinés

-Les grecs et quelques autres ont eu ce privilège en tous temps on assassina les justes comme les vils c’est une loi du monde…de vos mondes…il y a dans ce terme assassiné une connotation péjorative…un parfum d’indélicatesse…faiblesse de la victime vaincue magnifiée par la seule adulation du vainqueur…vous n’encouragez pas les vaincus n’est-ce-pas… selon vos critères…la gloire de l’ASSASSIN l’emporte sur la dignité de sa victime… cependant SI VOS SEMBLABLES  PRATIQUAIENT  LE CULTE DU DEFAITISME FACE A TOUTE VIOLENCE  VOS MONDES SERAIENT PLUS PROBABLES…LE DEDAIN ACCORDE AUX VAINCUS…VOTRE…PITIE SYNONYME DE MEPRIS… VOS MONUMENTS VOS DEVOIRS DE MEMOIRE MEMOIRE DE QUOI…DE LA VICTIME OU DE L’ASSASSIN…  VOTRE HISTOIRE N’EST QUE LA SOMME DE PANEGERYQUES DISTILLANT L’ APOLOGIE DU CRIME…je digresse je digresse…je vous prie de bien vouloir m’en excuser…c’est un thème qui me tracasse depuis fort longtemps…non ils ne furent pas assassinés seulement hébétés sauvés de peu…

-Par qui ?

-La clémence de l’assassin…sa mansuétude…suscitée par…que dis-je inspirée…

Le souffle se contorsionnait sur mon parterre. Son torse rayonnait de filaments argentés, dressés en carapace, miroirs multipliant les lumières des lampes en menus points, danseurs au cieux de mon plafond, il papillonnait de ses puits en exhibant un sourire béat, ses mains batifolant sur toute sa longueur.

 -Souffle vous me cachez quelque chose pourquoi êtes vous si si émoustillé soudain la mansuétude de l’assassin vous bouleverse-t-elle à ce point

-Bien évidemment j’aime être bon

 Alors là je fus saisie. Mettez vous à ma place.

Mon chien coi égal à lui même en ces occasions nous matait circonspect.

-Souffle êtes-vous l’assassin ? Je risquai la réponse faisant fi des conséquences d’un aveu : je verrai.

-Je ne le suis pas j’aime ma bonté à son égard

« Souffle, je demeurai étonnamment calme, souffle » Mon chien inquiet.

-Je suis en quelque sorte  son hagiographe j’oeuvre pour son prestige quoi de plus naturel jamais il ne mit genou à terre si je puis faire image jamais il ne prit arme sans que l’adversaire ne dépose la sienne à ses pieds image encore en conséquence de quoi la mort s’en suivait inexorablement l’ordre respecté sur la terre comme ailleurs  hier mon heure de gloire advint fruit de ma ténacité

-Vous vous êtes à son service vous

-En adéquation avec mes convictions je suis son esclave

-Votre non violence vous conduit à ça

-Certainement je suis l’inspirateur non violent

-Vous servez ce monstre

-Ceci n’est pas exact

 Un blanc dans le temps et l’espace glaça l’atmosphère. Le souffle me la jouait en charade tandis qu’il était fou de son corps.

 -Il devrait vous séduire un vainqueur perpétuel un gagneur le nommeraient vos attablés dans leurs espaces-ouverts sur quoi d’ailleurs c’est étonnant comme les humains de vos temps modernes vantent leurs ouvertures de corps d’esprit à tel point qu’ils en oublient les délices du clos de l’intime Ah s’introduire dans le clos oh est cependant, le souffle ondulait, des clapotis chuintaient de ses lèvres, il arquait son torse et affaissait ses épaules dans le même temps, danseur accordant l’inspire et l’expire au rythme de sa pâmoison.

-Souffle pourriez vous m’épargner ce spectacle votre intimité affleure, m’exclamai-je agacée.

-Oh patientez je vous prie mon esprit s’apprête à oh oh ah l’offrande du néant OH OH

 Le souffle souffla, il fallut effectivement faire patience encore pendant quelques instants : ça fait ça les émois du corps.

 -Je disais donc ah oui s’introduire dans le clos rassurez vous l’évocation est consommée c’est bien cela qui agite celui que vous nommez assassin.

« Billière billière »Mon chien, au réveil.

Monsieur Billière bien sûr, comment allai-je lui faire face avec mon savoir nouveau car tout de même j’en tenais un bout ?

 Le souffle avait soulevé le voile sur l’origine des assassinats résidentiels cependant je ne pouvais révéler tout de suite : de plus révéler quoi ? Récapitulais-je avant d’ouvrir ma porte. L’assassin et sa fixation obsessionnelle sans aucun doute pour la pénétration du clos, certes, l’esclavage consenti par le souffle, le souffle lui-même, non, tout cela ne concernait pas les résidents. Je décrétais rapidement, ça fait du bien parfois les certitudes.

De plus, le souffle aimait à se vanter j’avais pu m’en apercevoir à propos de détails anodins tels que sa science météorologique : n’avait-il pas annoncé l’orage par une nuit sans nuages, parce que les poils d’oreilles externes de Mon chien s’étaient mis à friser peu avant l’aube ? Mon chien frise par tous les temps, dés l’aube, c’est une de ses particularités ; je m’étais tu bonne fille. Les premiers coups de tonnerre retentirent la nuit suivante.  J’ouvris ma porte sur ces considérations : réfléchir avant d’agir est une mesure de prudence, non ?

 -madame…marzio…ferrière nous tiendrons notre cellule de crise à onze heure pétante si je puis m’exprimer ainsi urgence oblige riposte n’est-ce-pas l’assassin a frappé notre cher Eryel fut malheureusement victime de l’assassin il en réchappa de peu sa rate également

-oui je suis au courant, affirmai-je fermement, le Billière devait prendre conscience de sa place dans l’affaire, il ne pouvait s’accaparer la priorité de l’info désormais. ça dégonflerait un peu son égo quant au mien… l’avenir sera juge.

 -Ah bon par qui ?

-Qui est ce monsieur Eryel ?

-Comment vous l’ignorez ? Billière soulagé de détenir un détail d’importance selon ses critères : piètre journaleux, attaché à la surface de l’évènement. Le plus grand poète vivant à ce jour, un prince

-Vivant… à Sète

-Certainement, on vient de loin pour s’entretenir avec lui d’aucuns prétendent qu’il est hermétique sornettes le grand Eryel est simplement en avance sur nos temps de peu de culture la grande tellement bafouée par ceux là même qui le taxent d’hermétique bref il a tenu à témoigner de l’infamie qui le frappa hier soir sur le promontoire !

-Les vaincus

-Pardon ?

-hermétique..Poésie close, je cherchais à voix haute indifférente à la présence de Billière, je cherchais à relier les évènements aux commentaires, ils font ça dans les JT. Eux ils écrivent les commentaires avant de créer l’évènement, ça gagne du temps. Pas moi, je me démarquerai toujours de la logique des JT : par principe.

-madame…marzio…ferrière nous reparlerons de cela pendant la réunion je dois faire diligence j’ai d’autres résidents à informer…poésie…close… encore une de vos énigmes à trous !

-A trou en effet Monsieur Billière

-Pftttttttttttt, qu’il émit Billière en claquant la porte sur mon nez, ingrat.

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