Chapitre IX

 

Le souffle me mobilisait. Toutes les nuits, je l’écoutais, monologuée que j’étais. J’accumulais les frustrations. Ses escargots ! Ses poireaux ! Sa carrière ! Le souffle était atteint du mal du siècle, il se fascinait lui-même personnellement. Il faisait reluire son ego comme ses sabots.

Le mien d’ego n’était astiqué que par un vieillard amateur de chocolat chaud, et encore, le chocolat était plus chéri que ma personne ! Les informations que je lui distillais étaient plus vénérées que moi même personnellement.

Du fond de notre patrimoine culturel je distillais, ça pouvait mériter mieux je crois, non ?

J’extirpais telle Mary Popins du fond de sa sacoche de nounou nomade, des objets fabuleux bien que communément utiles et utilisés, magicienne de l’érudition humaine je parvenais à faire briller les yeux usés du vieil homme.

« Rien ne se crée rien ne se perd. » et vice versa. Cet objet là me permit de peaufiner ma science divinatoire jusqu’au Printemps pour le plus grand bien de Billlière et des attablés.

La symbolique de cet axiome était forte, je n’eus aucun mal à l’enseigner à Billière.

-Rien ne se crée

-Vraiment ? s’exclama Billière l’oeil aux aguets derrière sa tasse.

-Transformation ! Transformation ! Monsieur billière, trans-for-ma-tion !

-L’assassin se transforme ? Billière posa sa tasse.

-Rien ne se perd

-…

-Modification !

-Modification ? madame marzio…ferrière voulez vous dire que l’assassin modifie… mais quoi ?

-Tout ! TOUT

Je parvenais à me faire frémir du haut de ma science. Mes énoncés, échappés de je ne sais quel recoin de moi même personnellement, me survoltaient soulignant d’une transe pas si feinte  ma fonction d’oracle.

Je compensais quelque peu mes désarrois narcissiques, sans remords, sans aucune culpabilité : survivre à mes nuits frustrées valait bien cela.

« Rien ne se crée rien ne se perd rien ne se crée rien ne se perd » Je psalmodiais pour ne pas être que monologuée dorénavant lorsque le souffle évoquait ses escargots, sa carrière, ses poireaux, je psalmodiais pour ne pas tomber dans le puit de sa science.

Un soir, le souffle lut sur mes lèvres mon incantation, il était perspicace et s’offusqua non de l’axiome, pour lui, connu depuis la nuit des temps sans doute, mais de la manière.

-Vous ne m’écoutez déjà plus…oh…ô combien je suis las de lasser!

-Souffle ne vous vexez pas…je…m’imprègne de la substantifique vérité de vos récits !

-Ne dit-on pas moelle ?

-…

-Substantifique moelle.

-Certes souffle je voulus faire de l’esprit pardonnez moi voulez vous ?

Il fallait pas prendre le souffle pour un benêt. Vigilant, le souffle veillait à être bien entendu par son auditoire, il communiquait de haute volée.

-Que marmonniez vous donc très chère ?

Le très chère ça sentait pas bon, le souffle était devenu un tantinet hautain soudain. La transformation était subtile cependant indubitable. Je l’observai : crispé dans sa longueur, ça faisait des plis jusqu’à la tête, des plis grisâtres, les « épaules » enfin ce qui pourrait ressembler, se haussaient alternativement, droite gauche, le » menton » enfin ce qui pourrait en faire office, se courbait sur le torse, boudeur. Le poignet, c’était un poignet, ceint d’un bracelet en or très orné, pivotait dans un mouvement saccadé, visiblement incontrôlé. La tête, n’en doutez pas, oscillait haut bas.Le souffle me fit sur l’instant songer à quelqu’un : mais à qui ?Moi, je ne le trouve pas antipathique ce gars là, il est juste pas à sa place.Je le verrai bien en représentant de commerce, il a la tchache, le maintien, l’oeil vif, heureusement clair ça démarque de la vache. Bref, il a le profil de ses ambitions.

Amour, gloire et beauté : l’épouse photogénique, la tune impudique, le mental d’un mercenaire. Il incarne la mondialisation capitaliste à fond bien qu’il en soit un missionnaire, je dis pas valet , y a pas de sot métier.

Faudra-t-il le désavouer dans l’urne ?

Moi, je préférerais changer de monde, ça me permettrait de changer de président et du même coup de ne plus m’encombrer l’esprit avec toutes ces choses  qui me font pas la vie facile :  les cinq fruits et légumes, les JT, la télé en général, les présidentielles, les assassinés, les attablés  . Parce que le monde idéal pour moi ce serait celui dans lequel ni le roi ni le courtisan ni le valet seraient nus, comme dans l’histoire quand le roi devenu fou se ballade à poils et qu’il le sait même pas parce que personne le lui dit et que tous rigolent qu’il soit nu le pauvre : un monde de décence de corps et d’esprit.

 

« Ne me quitte pas ne me quitte pas. »Mon chien, la larme à l’oeil.

« Mais pourquoi tu dis ça Mon chien ? Je changerais de monde et tu serais dedans avec moi et tous les gens bons et tous les pauvres qui seraient heureux d’esprit et de corps et même les assassinés qui réssuciteraient pour l’occasion, le monde, le vrai, pas l’autre, je suis pas prête. »

« Et même les chats. » Ma chienne.

Pendant ce temps, le souffle s’était tu. J’avais pourtant pas pensé plus d’une minute, ça se pense vite ces choses là, il s’était immobilisé muet dans une pose à la Rodin, la main soutenant la tête, l’oeil dans les vagues, au loin. Il n’avait pas l’air d’apprécier ma retraite loin du monde de nos nuits.

-Souffle boudez vous ?

-Je pense à l’élan qui me porta vers vous… vous sembliez alors si curieuse de mes récits…

-Je demeure intéressée Souffle cependant je suis parfois accaparée par mon existence dans ce monde-ci…il y a tant à penser… tant à questionner… nous pourrions échanger sur l’actualité de mon monde ça

– Quelle actualité ? Je vous défie de me désigner l’actuel ailleurs que dans cette pièce cette nuit !

Notre actualité est notre présence. Désirez vous que je suppute sur le futur, que je pérore à propos du passé ? Plaisantez vous ? Je ne suis pas à même de recevoir votre requête !

– Vos escargots votre carrière ne sont pas mon actualité ils sont vos souvenirs pas les miens vous ressassez de vieilles fables pour vous donner de l’importance! Oui vous pérorez !  Je m’emportai.

-Lamentable syntaxe intonation gestuelle ça sonne faux… Shakespeare vous aurez maudite je n’ose songer à Jean-Baptiste !

-Molière ?

-Certainement. Le souffle se contractait à nouveau en plis grisâtres, son bracelet pivotait de plus belle.

-Vous avez connu Molière !

– Vous m’amusez très chère Molière est-il inclus dans vos actualités ? Vous paraissez soudain fascinée par mes vieilles fables vraiment vous m’amusez je vous assure Shakespeare ne vous passionne-t-il pas ? Il est vrai que son actualité n’est pas

-Souffle humaine je suis mais ne me jugez pas inculte Shakespeare Molière sont dans leurs oeuvres d’une actualité criante !

-Ah de la passion de la colère des émois très chère surprenez moi ! L’ACTUALITE DE SHAKESPEARE EST BASSEMENT IGNOREE QUE DIS-JE JETEE AUX ORTIES DANS VOS ACTUALITES MADAME CAR N’EST-CE-PAS le nombre faisant l’importance vos actualités bafouent l’actuel ! Vous et vos semblables n’êtes contemporains que de vos émois! Vous ne pouvez effleurer la vérité la seule celle qui est ce qui est ETERNELLEMENT !

Cette nuit là le souffle me blessa avec sa suffisance d’éternel. Je ne pouvais pas me défendre d’appartenir à mon monde, ignorant et veule, pourtant je ne supportais pas que lui, souffle, le décria et surtout qu’il me jugea à son image.

Dans ce monde, il y avait des tas de gens qui glorifiaient Shakespeare et Molière, qui savaient reconnaître en eux les marques du génie : je n’en faisais pas forcément partie, mon quotidien ne m’amenant pas à les fréquenter ni dans la lettre ni dans l’esprit mais je savais les reconnaître comme tels ces géniaux théâtreux. Ma fille oui ma fille n’était-elle pas comédienne hein ? Même qu’elle essayait de penser à propos duquel et donc de ces deux là! Ses gênes  ils lui venaient de qui hein ?

Le souffle parti, je décidai de lire.

« Accroche toi accroche toi t’as déjà lu le Roi Lear t’as déjà lu » Mon chien.

« Stop »

J’avais à faire : lire ça demande de l’écoute.

Evidemment au bout de mes lectures, il y avait l’angoisse de parvenir à décrypter les pensées des auteurs, c’est vrai, lire de travers ça conduit pas à savoir. Lire ça sert à sortir un peu des mots battus tous les jours avec n’importe qui à propos de n’importe quoi, ceci étant dit sans l’ombre d’une critique négative. Surtout dans mon cas avec ma passion des JT, il fallait pas que j’oublie les réalités éternelles ou ce qui est ce qui est éternellement, comme l’avait dit le souffle.

L’imprimerie nous donne depuis un certain temps les moyens de suivre l’actualité de l’éternité, ça je l’avais compris depuis que le hamster d’Aline en bibliothèque verte s’était livré dans sa condition de hamster. Avant lui, j’avais jamais vu ni touché de hamster. J’ai donc su pour le reste de ma vie que les livres font connaître.

Mais Shakespeare ! C’était pire !

Je voyais bien que ses histoires elles disaient quelque chose des choses qui étaient pas à ma portée de mains : moi, les rois, les reines, j’avais pas beaucoup fréquenté.

Sauf par la télé, j’avais connu une vraie reine, celle d’Angleterre, quand Léon Zitrone commentait ses actualités à la reine, mais ça m’avait pas donné de connaissances sur son éternité : Zitrone donnait de la voix certes, mais il plongeait pas dedans.

Shakespeare, oui !

Je suis sortie de ma lecture toute éclaboussée !

Les âmes des rois, des reines, des princes, des princesses, de leurs ennemis, tout ce tourbillon, ça donnait le vertige, ça clamait des enfers, ça disait ce qui est toujours pareil chez les gens, royaux ou pas puisque même moi je m’y retrouvais finalement parmi toute cette noblesse : les peines, les joies, les façons de vivre les vies qu’ils se font les gens.

Quand je dis « âme » je dis pas « tête » ni « cervelle », ça donnerait pas l’image adéquate sur la manière de Shakespeare. Shakespeare il sait la science des lumières et des ombres, c’est un éclairagiste, il projette cru et noir pour voir ce que les gens cachent au fond. Il montre les âmes. Je pourrais dire « esprits », à la rigueur ça conviendrait.

Les gens selon Shakespeare se cachent la vérité de ce qui est ce qui est éternellement. Et lui, Shakespeare, il montre ce qu’ils se cachent entre eux et en eux. Des receleurs qui empêchent que ça s’arrange entre eux et en eux, sauf le fada, y en a toujours un comme dans la crèche, celui là personne ne l’écoute pourtant il sait ce qui est ce qui est éternellement, ça m’émeut toujours les gens qu’on écoute pas, je décidai sur le champ de me fier aux fous pour en savoir un bout de ce qui est ce qui est éternellement.

Donc les gens recèlent sauf les fous : mais pourquoi qu’il recèlent ainsi ? Les rois, les reines, les princes, les princesses, les ennemis, tous ? Et les pauvres ? Et les gens bons ? NOOOON pas les gens bons ça serait terrible !

Je lus. Je lus et plus je lisais plus il m’était devenu impossible de savoir quelle route emprunter pour conclure savamment à propos de ce qui ce qui est éternellement.

Je m’immobilisais, languide. Faire, aller, dire et leurs comparses dans mon quotidien, devinrent actions pesantes, vides de sens ; le temps et l’espace se confondaient dans une entité étrange qui participait de ce que j’étais et de ce qui m’était étranger. J’étais moi, l’autre, ailleurs, ici, maintenant, plus tard, plus tôt, accompagnée, seule, au bout du monde et hors de lui.

Je me perdais de vue dans des réminiscences et me retrouvais dans des oublis fulgurants captive d’un manège bruyant puis douloureusement silencieux, de lueurs ténues puis éblouissantes : lire était une expérience psychique.

Autour, ça continuait à s’agiter, à m’inclure : Mon chien me baladait au gré de sa truffe et lançait des sourires questionnant en vain mon apathie. Quand les commentateurs des JT extirpaient de l’écran un index aguichant hep hep pour m’accrocher aux wagons des actualités, je cabotais de l’oeil et de l’oreille vers des rivages moins familiers, c’est dire !

Le souffle contemplait la mer les nuits et s’en repartait sans plus conter.

Un petit matin, un oeil sorti d’un livre, je surpris la fin d’une conversation entre lui et mes bêtes.

-Elle ne fait plus rien elle ne fait plus rien, soupirait Mon chien.

-Elle a trop lu, concluait les chats à tour de rôle en crescendo.

-A-t-elle  encore une seule raison de vivre ? chuchotait la chatte.

-Sans nous elle serait déjà partie…même les chats le comprendraient, se rassurait la chienne.

 

Le regard du souffle se posa sur chacune de mes bêtes et dura longtemps, ensuite il recula lentement jusqu’au seuil.

-Il est nécessaire qu’elle en passe par là…elle se dépouille du fatras. Elle saura bientôt.

« connaître ou savoir ? connaître ou savoir ? »

 

Publicités