Chapitre VII

Le lendemain, soleil levé, Esther Duflo l’économiste, me fut d’un grand secours.

Moi qui pensait bêtement m’en remettre au sentiment , après mûres réflexions, Esther Duflo éclaira d’un tout autre jour ma lanterne.

Elle cause des pauvres, elle a découvert une évidence qui avant elle n’existait pas : la science ça fait ça.

Les pauvres ça veut aussi être heureux et même ça veut plus être heureux que rassasiés, c’est comme ça qu’on les reconnaît.

Un gars lui dit : « J’aimerais manger. », comme il est pauvre ça tombe sous le sens : on le croit, on pleurniche parce que ça paraît pas croyable qu’on puisse pas manger en ce bas monde ! Les pauvres ça mange pas, mal, ou peu au mieux.

La Duflo, elle est comme nous, elle sait que les pauvres c’est comme ça : ça mange pas, mal, ou peu au mieux.

C’est avéré.

La Duflo est donc invitée chez le gars qui aimerait manger, je sais plus dans quel pays, outre France sans doute, vu qu’elle est de renommée internationale, La France des pauvres ça suffirait pas pour prouver ses thèses dans le reste du monde. Arrivée chez le gars qui aimerait manger, chavirée par la confidence sur le vouloir manger du pauvre, elle est sciée : une télé grand format !

Alors là, elle réagit en scientifique :

« Il dit qu’il aimerait manger donc c’est qu’il ne mange pas, mal, ou peu au mieux, parce qu’il a pas le sou et il possède une télé grand format : faut relier les deux constats pour formuler l’hypothèse. »

Elle se creuse la Duflo et elle trouve : le pauvre en question, générique, il faut le questionner.

« Pourquoi que tu te payes une télé grand format alors que t’as rien à bouffer ? »  ( Principe de base de la comptabilité bourgeoise.) « Pourquoi ? » Elle est directe et pas bégueule la Duflo.

Réponse aussi sec : « Pour être heureux et pas à crédit, la télé, cash en économisant sur la bouffe, ouais m’dame ! »

Bon, la télé sous tous les horizons, c’est bien connu, c’est le bonheur du pauvre, première évidence, mais elle s’arrête pas sur ça la Duflo, c’est le « être heureux du pauvre » qui la chatouille dans sa grande humanité de scientifique, si, si, il faut préciser à propos de l’humanité des scientifiques depuis qu’ils se sont fendus de la bombe atomique, ça rigole plus à ce sujet.

Bref, c’est vrai quand on a rien à becqueter, on peut pas se contenter d’être heureux, ça tombe sous le sens.

ET BEN NON ça tombe pas sous le sens ! La Duflo elle a découvert une découverte jusque là enfouie sous un entre-lac de préjugés. ET BEN NON, le pauvre il cherchera à bouffer si et seulement si il est heureux.

BRAVO DUFLO ! Et merci !

C’est comme ça qu’on éradiquera un jour lointain la pauvreté dans le monde des ceux qui crèvent la dalle, ouais !

On voit bien que c’est pas en France qu’elle l’a chopée sa révélation, parce que en France, les pauvres ils ont tous la télé, grand format ou pas, et ils sont quand même pas heureux : ça doit être la programmation ou alors c’est qu’il bouffe trop gras devant l’écran sans les cinq fruits et légumes.

Je déconne un peu, mais la Duflo, c’est une tête : le manger ça suffit pas aux pauvres, il leur faut du bonheur en dehors de l’assiette, quelque chose comme du spirituel, quelque chose qui te fait oublier ton ventre.

Dire qu’on s’en doutait pas avant Duflo, ça me troue le cul !

Le bonheur ça donne la patate même quand t’as pas l’oseille !

 (La télé, du spirituel ? a moins que ce soit l’esprit des pauvres qui la spiritualise, j’étudierai la question plus tard.)

« Pareil pour le souffle! » m’écriai-je en écoutant Duflo (j’ai parfois l’esprit vif surtout quand je peux le greffer sur des intelligences supérieures.)

« Le souffle il me dira tout si j’accepte de me dire qu’il est comme moi, mon semblable, mon alter ego ! « 

Merci Esther Duflo !

C’est donc scientifiquement que je décidai de venir à bout des mystères du souffle.

Episode 33

Le choc !

J’aurais pas pu imaginer ce que je vis, vous non plus.

Mais je vis ce que je vis et parole de scientifique, je n’en crus pas mes yeux ! Y a des évidences qu’on découvre brutalement. La première était que je devais considérer le souffle comme mon semblable, mon alter ego, pour enrichir notre relation et la faire évoluer vers plus de clarté, ce fut chose faîte précédemment grâce à Esther Duflo. La seconde, au stade actuel de mes investigations était de comprendre ce que je voyais.

Mon alter ego, sans aucun doute : le souffle ouvrit ma porte cette nuit là. Et il eut peur le seuil franchi ,ça se lisait dans son regard, moi aussi j’eus peur.

Oui, peur. Ensemble, confrontés à nos peurs, moi de l’oreille,  surprise par une décollation inattendue, lui de lui même, souffle haletant sous l’effort. L’interface céda sur moi, décontenancée, écroulée dans l’entrebâillement.

Nez à nez, souffle à souffle, moi à terre, lui penché vers moi dans l’élan de l’ouverture.

L’interface céda complètement quand je parvins à me redresser.

-Je craignais que vous m’empêchiez de franchir votre seuil, ma confusion n’eut alors d’égale que ma tristesse…

-Souffle, je vous en prie, franchissez ! m’écriai-je bouleversée par les presque larmes dans sa voix.

Il pénétra dans mon logis, d’un commun accord nous refermâmes la porte.

Nous nous regardâmes dans le demi jour conquis par le jet du phare. Des yeux aux yeux, nous nous regardâmes.

C’est très important de soutenir le regard, Mon chien par exemple, la chienne et les chats ont des conceptions différentes de l’exercice.

Mon chien me regarde quand je ne le regarde pas, quand je le regarde dans l’oeil, il aime pas trop, il s’en retourne vite à ses occupations.

« Me cherches pas me cherches pas. » Mon chien.

La chienne est aveugle aujourd’hui, elle regarde de la truffe, frémissantes toutes deux, je vois la confiance dans les nuages de ses prunelles.

Les chats me regardent longuement, ils ne clignent que par condescendance quand je commence à tomber de vertige dans le puit émeraude de leur science. Eux, ne vacillent pas.

Le regard du souffle était entre chien et chat : un puit qui sait, défiant mon oeil. D’un battement de cils s’arrogeant le droit de rompre l’échange. Et avec ça, une gravité noire, noyée dans un iris marine.

Jamais vu avant !

-Je vous en prie asseyez-vous… là… peut-être ? Je désignais mon fauteuil.

-Je suis confus…le sol…?

Bien-sûr, le sol, comment pouvait-il autrement ?

-Bien-sûr.

Cette nuit là, je regardai mon alter ego et ne vit rien de plus que cette altérité, brute : son regard.

Episode 34

Par la suite, nuit après nuit, je retiendrai d’autres images : un corps d’écailles brunes ourlées d’or, des rides argentées aux plis des membres, des chatoiements d’opale ondulant la silhouette. Au toucher, je caresserai le marbre des colonnes, l’écorce des plus vieux arbres selon que ma main ira du buste aux bras, aux jambes, au ventre.

Etait-il femme ou homme, je n’en sus rien tant sa présence m’importait.

Au jour revenu, le souffle disparaissait dans des parfums de terre que chiens et chats humaient longuement.

Le souffle était autre et nos conversations délivrées de l’interface se firent encore plus prudentes, les regards plus perspicaces : parfois c’était de silences qu’elles se formaient, parce que les mots, tous les mots ne suffisaient plus à nous différencier.

Ses regards marines agrippaient alors les miens juste avant que je sombre dans l’outre monde.

Musique, le souffle, et moi, même pas muse, juste humaine au sens biologique : humaine à l’écoute d’un vent.

« Quelle aventure quelle aventure. » Mon chien, sensible à mes émois, affirma d’emblée ses positions, il la ramenait pas en présence du souffle mais sous les soleils de nos promenades, il se moquait, babines gonflées, queue allègre.

Les chats observaient, impassibles.

Seule la chienne accompagnait de tendresse les pas de l’un à l’autre que nous esquissions : peut-être parce que ses regards allaient à l’essentiel.

Episode 35

Bien sûr, l’affaire des assassinés continua à envahir mon quotidien. Monsieur Billière se faisait offrir un chocolat et m’invitait à participer aux réunions dans le local de la piscine. Toujours sur le coup de midi, elles me donnaient l’occasion d’élargir le cercle de mes relations résidentielles.

J’avais surmonté ma peur des profondeurs stomacales et m’attablait presque joyeusement.

« Les rats quittent le navire » me susurrait Billière lorsqu’il procédait au comptage des attablés de moins en moins nombreux. Mon chien faisait peser sur moi des regards lourds et d’un soupir concluait ma répartie, toujours la même : »Monsieur billière, ne vous inquiétez pas, tout va s’arranger! Voyons ! » De fait pas l’ombre d’un assassinat ne vint planer pendant plusieurs semaines, ce qui me permit de ne plus trop révéler.

Je me débrouillais donc pour m’asseoir confortablement à la place de celle qui sait. Sphynge me conférait le pouvoir.

Le pouvoir est grisant, je savourais béatement tandis que les attablés me lorgnaient à demi convaincus de la légitimité qui m’était accordé par Monsieur Billière, mon éminence grise. Je savourais ça aussi : leurs doutes.

A ce propos, Eva Joly, en voilà une qui me filait des complexes : honnête et avec un pouvoir certain ! Je m’interrogeais sur cette étrange aptitude à dire vrai quand tous la suppliaient d’oindre de mensonges les trivialités du monde… Un mystère cette Eva.

Noël ne sautillait plus dans les magasins du centre ville, un soupçon de printemps berçait ces temps embrasés de campagne présidentielle.

« Non non » Mon chien.

« Mon chien ne t’en fais pas, tout va s’arranger ! »

« Me prends pas pour Billière me prends pas pour Billière. »

Episode 36

Donc, temps de présidentielle : les postulants s’affrontaient, les quolibets fusaient, les chômeurs soupiraient en choeur avec :

-les pas-logés,

-les mal-logés,

-les licenciés,

-les sur-taxés,

-les affamés,

-les- plus- remboursés de traitements passés subrepticement au rayon para des pharmacies et autres épiceries,

-etc.

ça faisait bruire les feuilles de choux, ils en pouvaient plus les gens pas bons qui font les infos , ils avaient du boulot jusqu’au second tour au moins. Sans compter que la Crise chronique et structurelle du capitalisme mondial bouchait les trous quand les politiciens-ciennes et le choeur reposaient leurs clapets. Et je cause même pas de l’international, y avait plus assez de lignes à remplir dans les canards.

Bref, je me régalais, moi qui était restée optimiste, peu sensible à ma condition de chômeuse la jugeant passagère sans être enviable. Je me régalais de rejoindre via radio et télé (je suis pauvre) mes concitoyens-ennes, ça me faisait chaud au coeur, en attendant mes nuits. Je me sentais moins seule dans mes détresses éphémères.

La France émue par ces temps de présidentielle… c’est à croire qu’elle avait des troubles de la mémoire : ça devrait plus émouvoir cette affaire, c’était de la rediffusion. Rien de neuf sous les sunlights : mêmes têtes, mêmes discours, mêmes ambitions. ça finissait toujours en queue de poisson, jubilais-je devant mes postes.

ça me rappelle mes grands-parents : quand un film à la télé ( les premiers à l’avoir la télé, ils étaient pas encore pauvres) se terminait sans livrer la résolution de l’énigme par le mot FIN sur fond gris (ils avaient pas la couleur), c’était toujours la même exclamation dégoûtée comme quand tu as trop mangé et que tu repousses ton assiette vide d’un soupir gras : « ça fini en queue de poisson ça valait bien la peine de nous faire mariner tout ce temps ! » Mes grands-parents jugeaient facilement les choses quand ils avaient le ventre plein.

L’équivalent du « ni queue ni tête » le « ça finit en queue de poisson », ça donnait son sens à l’histoire finalement.

Donc, les présidentielles : pareil.

Eva Joly, elle, elle sortait du lot à la criée ; elle lorgnait avec les yeux cerclés de rouge ses congénères, araignée têtue, elle disait haut avec l’accent de ses terres, les petits arrangements entre amis.

ça j’aimais, le poisson avait la queue franche, on pouvait savoir s’il battait droit.

Les autres postulants me donnaient régulièrement l’impression de se foutre de ma gueule, de peu, je  manquais régulièrement de casser mes récepteurs à coup de chaussons, heureusement que non, vous imaginez, sans eux : comment survivre ?

Episode 37

Je ne parlais pas avec le souffle des choses du monde. de toute façon, quand je tentais de l’intéresser, aux assassinés par exemple, il me désignait d’un doigt la nuit, dehors.

Notre prise de contact se fit sur plusieurs semaines, lentement, je devinais qu’il me guidait vers lui, je tentais de faire de même.

C’était chaud cette parade, ça m’emplissait de saveurs anciennes ; des goûts d’avant, quand je jouais au fantôme avec Sylvie ou quand on chuchotait en salle d’étude avec Jacob ou quand Michel me tenait la main pour m’aider à franchir un ruisseau.

C’était bon d’être prés du souffle.

 – Avant le monde d’aujourd’hui, je venais sentir la fraîcheur des pierres et humer la brise de mer, ici même

– Et les escargots ?

– Les escargots ? Ah oui, vous vous souvenez donc!

-Bien sûr

-Les escargots me priaient d’effacer leurs traces pour que les oiseaux ne les happent pas… je les suivais en rampant, prenant garde à ne pas les écraser j’adoptais leur lenteur…en échange ils contaient… leurs antennes ondulaient tout prés de mes yeux comme pour m’hypnotiser…

-Ils vous contaient quoi ?

-L’histoire de la terre leur savoir est immense savez-vous…ils ont la science des patients…chaque grain de sable est mémoire me confiaient-ils…chaque grain de sable est mémoire des vents, de la vague…dans leurs lents cheminements les escargots écoutent attentivement les sables…écoutez vous les sables ?

-Parfois mais je chemine plus vite…ça empêche d’écouter la plupart du temps…

-Dommage…j’ai donc appris à aller d’un pas plus lent…vous riez ?…ah oui…je disparais pourtant très vite n’est-ce-pas!

-Comme un …souffle !

-Je sais vous m’avez  nommer ainsi…je dois donc persévérer dans mon apprentissage de la lenteur!

-Et la carrière  ?

-La carrière, les oiseaux m’en chantèrent les histoires…les oiseaux sont très bavards, charmants mais bavards…un peu comme vous…les humains…ils aiment à s’entendre et seraient satisfaits même de leurs verbiages si

-Si ?

-Si tous écoutent…

-Vous aussi…Souffle… si je puis me permettre…

-Ah bon croyez-vous ?…Je pourrais, peut-être même le devrais-je,  moins me faire entendre…mais je suis las de solitude…me comprenez-vous ?

Le souffle était de ceux qui savent vous rallier à leur cause, c’est pas donné à tout le monde. ça me rappelait quelqu’un, oui, ça ma rappelait Agnès Varda dans sa nouvelle expo, en bas de chez moi : « Y a pas que la mer! »

Jeu des chaises tournantes : un écran, une chaise, un casque, une veuve.

La chaise reliée à l’écran Varda veuve est la plus convoitée. J’ai attendu pendant des plombes qu’elle se libère. Pour patienter et jouer le jeu proposé, je me suis branchée sur les autres veuves, en piétinant du fessier. Une bonne dizaine qui causaient de leurs peines, au bout de deux on peut comprendre que c’est étonnant d’être veuve, un grand point d’interrogation dans la tête et dans le ventre que ça leur fait, elles y reviennent tout le long à ce point dans leurs monologues.

Quand j’ai pu occuper le fortin, je me suis branchée sur la veuve Varda : elle, elle cause pas, le monologue est musical avec bruits des vagues sur des galets, elle cause avec ça. Elle accuse par sa posture  les mots absents, le point qui interroge, c’est elle, Varda.

Je compris alors la légitimité des onomatopées des employés municipaux que je croisais les matins en ballade avec Mon chien, trimbalant les centaines de kilos de patates jonchant le sol du musée : au service de l’art, ils peinaient.

Les vieilles patates exposées m’émurent aussi, c’est poignant la détresse des êtres muets !

Bref, Varda et le souffle avaient en commun cette qualité possédée par les êtres d’exception de mobiliser pour leur cause les intervenants les plus improbables.

« Tu rigoles ? Tu rigoles ? » Mon chien.

« Non Mon chien, Varda et le souffle m’épatent chacun leur tour par leur exceptionnelle singularité! »

« Tu rigoles! Tu rigoles ! »  Mon chien.

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