Episode 25

Chapitre V

 Ils étaient venus, ils étaient tous là quand nous sommes entrés avec Mon chien dans le local de la piscine.

Une dizaine de têtes de résidents, autour d’une longue table à tréteaux.

Monsieur Billière trônait au centre, Madame Billière, à droite dans son ombre. Chacun des autres se faisant face dans une parfaite symétrie. Une belle brochette en somme.

Assis, enfin, Mon chien à mes pieds, moi, au bord gauche de la table, face à une tête inconnue, nous attendions que l’audience soit ouverte.

Bruissements, soupirs, exclamations feutrées, murmures chuintants, meublaient l’attente.

Le silence précédant l’ouverture se fit quand Monsieur Billière lentement se hissa de sa chaise de jardin à accoudoirs, blanche, le coussin collé à son arrière train : ça devait faire longtemps qu’il était posé dessus, son train.

Derniers arrivés Mon chien et moi avions le cul frais.

Madame Billière épousseta le train de Monsieur d’un revers de main, le coussin tomba quand la première parole retentit :

« Chères résidentes, chers résidents, bonsoir (après midi on peut considérer que c’est déjà le soir, surtout en hiver, enfin, je ne soulignerai pas, chacun son horloge.) L’heure est grave. Le péril plane sur notre résidence, sur nos existences. car ne vous y trompez pas : de résistance il s’agit, il s’agira et, un frémissement dans l’auditoire interrompit la phrase dont la chute ne se fit cependant guère attendre : »Il s’agirait ! »

Un conditionnel, c’est fort ! Mon chien en convint pendu aux lèvres de Billière, admiratif.

J’étais bien avec tous ces gens, il faisait bon être assis autour de la table. j’aime ça les tablées.

J’étais bien.

Mon chien aussi, beaucoup de regards humains posés sur lui. Quand il y a une bête quelque part, les gens la regardent, ça les captive les bêtes aux gens, même ceux qui n’en veulent pas chez eux, ça les captive. Je n’ai pas d’explications.

Mon chien savourait.

Monsieur Billlière en avait terminé quand je m’aperçus que ce n’était plus Mon chien que les autres fixaient mais moi.

Avec insistance.

Je me retournai, rien derrière, c’était bien vers moi que ça convergeait.

Je suis pas une bête : j’aime pas.

– Madame marzio…ferrière voulez vous bien répéter pour notre assemblée votre très pertinente réflexion de tout à l’heure, voyons !

Quelle réflexion ? La pertinence de mes propos ne me passionne pas outre mesure ; je butai contre le néant de mon détachement.

– Mais si voyons ! Vous vous êtes exclamée quand je vous ai annoncé le nouvel assassinat : »Mais qu’est-ce-qu’il a contre les bêtes ? » Oui, mesdames et messieurs c’est une excellente question : l’assassin a-t-il un quelque chose contre nos animaux ? Il tue, une première fois, un couple possédant deux chiens, désormais orphelins, il tue, une seconde fois, un chat est assassiné, Maxime, pauvre maxime ! Sommes nous par conséquent tous des proies ?

(Je vous laisse apprécier la logique de communicant de Monsieur. Sans commentaires si ce n’est une simple remarque : Monsieur Billière jouait le rôle de sa vie avec sobriété, ça fait ça en temps de crise, la sobriété fait son petit effet .Le « pauvre maxime » est tout de même légèrement inutile,trop larmoyant).

Les attablés me regardaient avec leurs bouches, légèrement entrouvertes sur leurs dentitions. Quand on regarde quelqu’un avec la bouche ça lui envoie des regards méprisants, j’ai déjà regardé comme ça, je sais.

Je dégoisais pas parce que leurs bouches me terrorisaient, le mépris ça fait ça des fois.

– Madame marzio…ferrière, avez vous d’autres remarques à nous confier ?

Les autres maintenant ils ouvraient leurs clapets en grand, c’était plus leurs dentitions que je voyais mais les gouffres de leurs profondeurs stomacales.

Quand on voit ça, on a honte : par pudeur.

Billière entrouvrait sa bouche lui aussi, bon, lui il causait, ça empêche la vue sur le gouffre, c’est pour ça qu’ils causent les humains, par peur qu’on voit le gouffre. Billière, il devait savoir, ses expériences militaires sans doute, il avait opté pour la décence.

Les autres voyaient pas que je voyais ce qu’ils cachaient, au fond.

Je pensais au souffle, à ses escargots, à ses poireaux sauvages, ils y étaient peut-être dans les gouffres des attablés, barbotant dans les relents.

Je décidais de fermer les paupières sur mes yeux pour m’adresser à la masse.

– Je ne peux pas vous en dire plus.

Alors là, les gouffres, d’un seul cri ils ont fait silence.

– Qu’entendez vous par là madame marzio…ferrière ? Monsieur Billière, rassis en position dominante sur sa galette insistait, pourriez vous nous en dire malgré tout un peu plus ?

-Je ne peux pas parce que je ne sais rien de plus que ça.

– Rien de plus que ce que vous savez, mais que savez vous madame marzio…ferrière ?

Ils regardaient les autres, ça clapotait, ça grondait sur les galettes, ça enflait en une vague venue du large : les attablés ils faisaient corps.

– Je ne peux pas

Mon chien renifla mon embarras, il déplia ses pattes faisant craquer ses articulations : et une, et deux, et trois, et quatre, ça n’en finissait plus, il retroussa ses babines dans un grognement genre roulement de tambour :

– Viens viens on se casse on se casse !

 Les attablés, ils mouftaient pas, ils fondaient sur leurs éminences, ils étaient figés de la bouche au trou de balle, ils anticipaient la Une.

Je me suis extirpée de ma chaise en fermant les yeux, j’ai visé quand même la sortie et j’ai foncé hors du local de la piscine.

Ce jour là, je suis entrée en communion d’esprit avec le souffle, ses escargots et ses poireaux sauvages.

Episode 26

Au milieu de mes choses, apaisés, accueillis chaleureusement par les chats et la chienne, Mon chien et moi on se lâcha :

« Vous auriez vu leurs têtes ! Des monstres ! Des vipères ! Des chats ! » renchérit Mon chien « Des chats ! »

La gent féline se tut, noblesse oblige, venant d’un chien de tels propos n’étaient même pas désobligeants.

« On s’en est pas mal sortis, vous auriez vu leurs tronches quand on a claqué la porte ! »

N’empêche qu’au fond j’étais triste : je ne savais toujours pas m’intégrer dans une tablée, je n’avais jamais su. Y a des gens qui savent, bons ou pas, ils y prennent plaisir, ils s’attablent sereins aussi longtemps qu’il le faut, ils savent sourire, se taire, écouter, parler peu ou pas, réfréner leurs coups de gueule au besoin, ils sont conscients qu’une tablée n’est pas un lieu où s’exposer est utile. Surtout, ils savent qu’on ne quitte jamais une tablée sous les regards des assis, jamais, ça fait mauvais genre, au pire, on demande la permission.

Ce qui me désolait le plus c’était d’avoir entraîner Mon chien sur mon chemin de paria, ça c’était pas juste, un chien bon comme lui.

Bien sûr, l’affaire du local de la piscine ne s’est pas arrêtée là. Aux alentours de cinq heure, le jour déclinait, j’entendis trois coups : c’était pas le souffle, trop tôt.

« C’est Billière c’est Billière. » Mon chien.

C’était Monsieur Billlière.

-Madame marzio…ferrière nous ne pouvons rester sur un malentendu au nom de notre comité je vous prie d’accepter mes excuses.

Je sais pas faire non plus accepter des excuses, je n’ai pas besoin de les recevoir, mon empathie naturelle me porte à les estimer inutiles une fois l’offense accomplie, elle est indélébile. Ni dieu ni maître, je n’attends aucune obligeance n’acceptant aucune obligation. Le complexe de l’attablée doit venir de là. Mais avec Monsieur Billière, ce jour là je fis semblant.

-Je vous en prie Monsieur Billière c’est moi qui

-Non non Madame marzio…ferrière c’est nous

-Si si c’est moi

-Non non c’est nous

ça tournait court notre affaire, ça s’enfonçait dans les eaux glauques de la bienséance, pourtant j’étais contente : Monsieur Billière n’était pas entièrement mauvais, l’espoir subsistait qu’il s’améliore. Même si au final c’était moi qui était responsable de son repentir, moi et ma panique devant les profondeurs stomacales, mais cela c’est dans le for intérieur que ça se règle, ça le regardait pas à Billière.

Episode 27

Aussi sec, tellement contente qu’il soit pas mauvais le Billière, je l’invitai à pénétrer chez moi, une première, avant lui, seuls les flics et mes filles y avaient eu droit.

Mes choses se firent toutes petites, mes chats paradèrent lentement aux pieds de l’invité, ma chienne ne remarqua pas l’intrus. Mon chien, allongé sur le canapé, restait vigilant.

 Monsieur Billière, les yeux rivés sur Mon chien, s’intégra lui parfaitement à ma tablée, y a des gens qui savent faire, il ne fit aucune remarque sur mon intérieur. Assis, droit,jambes repliés à l’angle de la chaise, avant-bras positionnés sur le bord de la table. Il souriait.

-Vous aimez les chats c’est bien c’est bien 

« Grr grr »Mon chien.

-Madame Billière et moi même n’avons pas d’animaux trop de poils pauvre Maxime…

-Qui étaient ses parents ?

-Siamois tous deux beau pedigree Maxime était un chat magnifique…

-Je parlais des maîtres…

-Oh pardon ! Les Sarkoff bretons ou russes des personnes très discrètes un tantinet vieux jeu.

-Comme vous discrètes comme vous.

« Faux cul faux cul » Mon chien.

-Vivaient-ils ici depuis peu ?

-Non dés l’ouverture de la résidence à réception des travaux pratiquement, Madame Billière et moi même également nous n’étions pas très nombreux enfin en tant que propriétaires n’est-ce-pas il y eut quelques saisonniers du reste il y en a de moins en moins la crise la crise!

« Grr grr » Mon chien.

-Les personnes invités dans le local sont elles résidentes depuis longtemps ?

-Certainement propriétaires pour la plupart quelques locataires et je crois un ou deux saisonniers par ailleurs partis juste après la réunion les rats quittent le navire n’est-ce-pas,

-Je vois.

-Certainement certainement…

« GRR GRR » Mon chien

-Votre chien est bavard n’est-ce-pas gentil toutou gentil!

« GRRRRRRR » Mon chien.

Je ne m’adresse jamais en public à Mon chien, il sait gérer ses conversations. Nous attendîmes donc que Mon chien en ait terminé.

Notre conversation d’humains policés sombrait dans le vide de nos préoccupations communes et respectives.

-Prendrez vous un café, un thé, Monsieur Billière ?

Monsieur Billière prit illico un air que je ne pouvais qualifier que de coquin, coquin oui.

-Un chocolat bien chaud est-ce trop demander madame marzio…ferrière ? madame Billière me l’interdit mais une fois n’est pas coutume n’est-ce-pas ?

Les yeux à Billière, pas croyable, un môme, une moue, il se tenait plus le Billière, ça m’a fait chaud au coeur. Il m’en faut pas beaucoup.

Pauvre petit, un chocolat mais oui et même un double avec de la mousse dans une grande tasse!

Il guettait la préparation par dessus mon épaule, il devait saliver mais j’ai pas vérifié.

-Et voilà, un chocolat avec sa mousse mumm c’est bon le chocolat hein Monsieur Billière!

Billière se jeta sur la tasse, il tremblait, il avait les carreaux tout embués, il cramponnait à pleine main le fruit du pêché, je me régalai de le voir.

Souvent, pour tenter de me réconcilier avec le genre humain, j’imagine le nourrisson qu’a été le bonhomme ou la bonne femme, dans les bras de sa mère, j’imagine l’amour de cette mère, indemne de toutes perspectives d’évolution de son rejeton, même les assassins ont eu une mère, innocente, des fois c’était pas une mère attendrie mais les autres gens non plus ils avaient pas toujours des mères attendries,

-c’est pas pour ça qu’ils sont devenus des assassins. »

-Plaît-il ?

-Pardon ?

-Oui vous venez de vous exclamer : « c’est pas pour ça qu’ils sont devenus des assassins! »

-Oh une réflexion à propos du chocolat.

Voilà ! Il avait le chic le Billière pour me faire dire quand j’avais rien à dire. En tous cas il perdait pas le fil.

Soudain, il se leva, posa sa tasse après avoir jeté un oeil examinateur des fois qu’il en resterait un peu sur les parois du bon chocolat et il explosa :

-madame marzio…ferrière il faut cesser ce petit jeu une fois suffit parlez vous ne devez plus vous taire !

Mon chien se redressa en position d’attaque, silencieux. J’étais interdite : parler de quoi ?

Episode 28

-Là.

Je désignais le trait brunâtre au-dessus de la lèvre supérieure de Billière. Vous avez du chocolat.Là.

-Oh Oh ôtez ôtez je vous en prie ! gémit Billière.

Décidément, ça communiquait plein pot entre moi et lui.

Je me saisis d’un torchon pour faire disparaître la trace. il me tendait ses vieilles lèvres avec des yeux apeurés, émouvant, pauvre petit.

Je décidai sur le champs de lui faire un cadeau, un beau,  mais qui devait m’entraîner dans de biens dangereuses aventures.

-Je sais…sans savoir.

Il était suspendu le Billière, il bougeait plus rien.

-Je sais…le secret doit être gardé! L’assassin, l’assassin est

Prise de panique, j’ai pas l’imagination rapide, je frisai l’implosion muette.

-L’assassin est ailleurs.

-Il confectionne ?

Heureusement que Monsieur Billière avait de la suite.

-C’est ça! Il confectionne!

-madame marzio…ferrière je vous remercie je suppose que vous ne pouvez en dire plus je suis cependant prêt à tout entendre comment savez vous pour l’assassin ?

-Je…

Je bloquai, c’est douloureux de ne pas avoir l’imagination galopante quand on est fouettée par l’impatience d’un auditeur.

-C’est douloureux.

-Je comprends ce sera notre secret mais croyez vous qu’il va recommencer?

C’était plus en suspension qu’il était le Billière, ça lévitait.

-Je ne sais pas.

La chute fut cruelle. Monsieur Billière franchit mon seuil sonné, tâtonnant pour trouver la minuterie dans le couloir, noir.

« …?!?!?!?!?… » Mon chien.

Episode 29

Et oui Mon chien avait du nez !

Que s’était-il passé ? En somme, pas grand chose de bon. Je m’étais fourrée dans une drôle d’histoire.

Mon rôle était à définir au jour le jour, heure après heure, dorénavant.

Je m’accrochais à la perspective d’en causer avec le souffle. Pourquoi pas ? Le souffle saurait me tirer de ce guêpier, il donnerait du corps à mon personnage, il insufflerait des stratégies à l’histoire que je devais désormais raconter à Billière et aux autres. Le souffle serait mon sauveur !

Je tombais dans une rêverie suave lorsque l’heure du souffle vint, aux alentours de minuit.

Il vint.

Je collai l’oreille et entamai d’emblée.

-Souffle, êtes-vous prêt à entendre ?

-Oui

-Souffle que dois-je faire ?

-Faire… Rien.

-Rien ?

-…Je ne suis pas là pour toi,

-…

-Je suis là pour être écouté, compris, car ma solitude est grande, mon être est en proie à des soifs inextinguibles!

-Soifs, ok c’est mon rayon, dis-je un tantinet déçue, c’est vrai, j’avais plus envie de travailler sur les soifs des autres.

-… déçue ?

-… un peu mais poursuivez je vous en prie, vous avez dit « proie » avec un « s » ? J’allais au but, après tout, la goujaterie du souffle ne m’inspirait que peu de compassion.

-Je vois, toi aussi, le souffle il a plus soufflé, il a soupiré, longuement comme une baudruche crevée, c’est l’image qui me vint, y a des images chocs.

-Accomplis ta tâche sans faillir!

-Quelle tâche ?  souffle,

-Trouver l’entrée de mon domaine !

-Ah bon?! ça commençait à prendre tournure.

– Sombres!

-Sombre ?  m’écriai-je effondrée, l’oreille stupide. Les abysses de l’histoire m’apparurent en un terrible éclair.

Soudain, j’entendis le souffle souffler dans le lointain, au-delà de mon seuil : parti ! Reviendrait-il ?

Piètre oreille ! Souffle enfui ! Couloir noir !

 

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