Episode 22

Chapitre IV

 Le souffle, un évènement dans ma monotonie car mis à part les Billières, les flics, la banquière, le videur et quelques bonjour, au revoir et merci à deux trois commerçants, je n’échangeais rien avec les autochtones, je n’en éprouvais pas l’envie. Solitaire.

Mais quand le souffle me parla ça me fit un effet de bascule : le destin s’invitait à ma table !

Le souffle me hantait, je ne vivais que dans l’espoir de l’entendre encore.

Le soir suivant j’attendis avec l’oreille collée. Je l’avais même collée en plein jour mon intuition me serinant que ça ne valait pas le coup, ce n’était donc pas une oreille réceptive que je collai avant que tomba la nuit.

La nuit vint, le souffle avec.

« à zéro à zéro » Mon chien atteint des sommets dans la métaphore.ça battait dans la poitrine, ça tambourinait sous la peau des tempes, ça bourdonnait quand j’attendais le souffle avec l’oreille.

« Avant ici c’était une carrière, on trouvait des escargots et des poireaux sauvages ».

 » Oui » que je répondis, l’oreille frémissante. Il faut faire comme ça : c’est le principal de l’écoute, il faut tenir l’arrêt sans conclure.

 ça revenait pas derrière, un silence soufflé.

J’étais toujours en position chasseuse.

« Oui ? »

« tu vas l’avoir tu vas l’avoir » Mon chien.

« Je… je… me surprends à rire… de moi, parfois… je … je ne sais…pas. »

Le souffle avait des états d’âme, que du bon pour l’oreille qui frémissait à l’unisson des confidences.

« Surprends ? » Au pif que j’ai dit, c’est ce qu’on nomme communication. Principe de base : reprise en mode neutre, légèrement interrogatif d’un signifiant pour en souligner l’importance cruciale.

« vas y vas y ça prend ça prend » Mon chien.

« Rire est un mystère. »

« Mystère ? »

C’est comme le vélo, ça se perd pas, ça communiquait avec le souffle, deux coups de pédales et hop ! J’ suis à l’aise avec l’écoute.

« Oui, mystère ? » Là, le souffle il fallait pas qu’il s ‘aventure sur mes plates-bandes, en matière de répétition interrogative en mode neutre, c’était pas lui, c’était moi la principale du rôle. Du tac au tac, je lui envoyai :

« Continuez. » Pas en mode neutre ni interrogatif mais faisant surgir l’injonction primale. Un grand classique.

Le souffle a émis quelques centièmes de secondes après l’impact.

« D’accord. »

J’entendis aussitôt un vent dans le couloir noir.

« faudrait pas que faudrait pas que »Mon chien.

« Que ? »

Episode 23

En attendant midi, je pensais aux militaires, Monsieur Billière sans doute avec ses airs de conspirateur inspiré, son empressement à diriger la contre-attaque. Il avait du faire l’Indochine voire l’Algérie vu son âge.Enfin, moi les militaires, ça m’épate : ces gars qui ont pour vocation l’assassinat et qui sont propres sur eux, nickel, garde à vous et tra la la, avec des uniformes pour ne faire qu’un seul homme le jour du défilé, idéalistes, si si, ils y croient aux amitiés viriles en chambrée, aux bacs à douche partagés sans le moindre sous-entendu, à leurs missions de pacification, ils y croient à la guerre propre où que les cibles satellisées n’ont ni chair ni sang. Les pauvres, y a que sur le terrain de leurs exploits qu’ils s’aperçoivent qu’on peut mourir et faire mourir mais par pudeur ils en causent pas. Y a que les ceux qui font les JT qui en causent en gens pas bons qu’ils sont.

J’en avais connu un qui s’était converti à l’amour du prochain après celui de la patrie ( parce que les militaires ça aime la patrie comme une mère, ils ont accès au symbolique les militaires : ils sont pas fous). Donc, consommé celui de la patrie, Mickaël s’était jeté à corps perdu pour pas changer, dans l’amour des ceux qui sont dans la merde. Il servait dans l’humanitaire de proximité, il en avait mare des tours du monde, il en avait fait quelques uns sur un porte avion.

L’humanitaire de proximité ça existe partout où ton regard rencontre la misère, si si !

C’est pas très couru parce que ça passe pas à la télé et qu’il y a moins de sous pour le pratiquer, mais ça a du bon.

Mickaël a donc fini par croiser les chemins de mes alcoolos, par conséquent, le mien.

C’est lui, par exemple, qui m’a présenté l’Henri.

Il arpentait « notre bonne ville de Troyes », il avait des tactiques pour pister les isolés. Il était inépuisable, du petit matin jusqu’au soir, il oeuvrait, discret, à croire qu’il avait pas de chez lui. Il portait un costard différent chaque jour, l’habitude du camouflage. Il était bien éduqué et pratiquait un registre de langue soutenu même avec ceux qui s’en foutaient.

On a gonflé ma liste d’alcoolos, il m’a fait rencontrer des ceux que j’aurais pas pu parce que c’était pas possible vu qu’ils sortaient jamais de chez eux et qu’ils avaient pas demandé des aides aux guichets. Il était toujours fourré dans les deux sonacotra de « notre bonne ville », là, c’était facile, t’étais sûr de trouver des proies esseulées. Il avait pas peur dans les longs couloirs hitchockiens.

Il était secret le Mickaël, dans l’armée il était aux transmissions radio, il avait pris l’habitude des ondes. Il savait brouiller.

Un jour après sa mort brutale de cardiaque, j’ai reçu un message vocal sur mon portable, ça m’a fait drôle, il était mort et mon téléphone sonnant affichait » Mickaël » , en plus c’était la nuit, j’ai décroché, sceptique.

ça grésillait les ondes quand une voix disait : « En route pour un monde meilleur! »

Fortiche le bonhomme, y connaissait bien son travail : même en route pour l’au-delà il a pu transmettre, fortiche!

Bon, Midi sonne, j’y vais avec Mon chien.

 

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