Episode 19

Donc la retraite. Henri avait beaucoup travaillé, au noir.

Il avait retrouvé cependant quelques fiches de paie.

A cette occasion, il avait retrouvé aussi des photos de sa vie d’avant.

Il pleurait ce matin là devant les portraits de ses enfants, de sa femme, de ses voitures. Il pleurait tellement fort que j’ai regretté de l’avoir invité à retrouver son passé d’employé.

« Vaudrait mieux que je crève. »

Je voulais pas entendre, c’était pas juste, un gens bon comme lui, qu’on l’oblige à fouiller dans son bardât. Il nous faisait chier avec leurs lettres les ceux qui comptent : le I, le S, le A, ça pesait pas lourd dans les larmes du bonhomme.

ça pesait que dalle !

Sa retraite, il l’a quand même obtenu, on a rempli toutes les cases qu’on pouvait sur les papiers qui prouvaient qu’il l’avait bien méritée.

Bien sûr, elle lui garantissait pas plus de sous que le RSA ; pauvre hier, pauvre demain et aujourd’hui, logique l’ascenseur social est en panne, c’est pas parce qu’on est vieux et ancien mécano chômeur qu’on peut le réparer.

C’est pas parce qu’on est jeune non plus. Heureusement que c’était pas à 62 qu’il pouvait prétendre le Henri ça lui aurait fait encore plus d’étages à monter, à pieds.

Il est toujours vivant le Henri, dans son sonacotra de la rue François Serqueil, si si dans la  » bonne ville de Troyes » y a des noms de rues mal orthographiés ou alors y a des célébrités qui se sont tapés des noms prédestinés à servir d’adresse aux sonacotra.

Quand je me triture les méninges pour raconter tout ça, c’est pas simple de me dire que je les ai abandonnés mes Henri, tout ça pour ne plus regarder les gouffres au bout de leurs pas et pour montrer mon cul à qui vous savez et aussi  pour continuer à partir.

De ma terrasse, la mer est belle, les cieux aussi.

« C’est déjà ça, c’est déjà ça » Mon chien.

Chapitre III

Des amours.

La plus belle lettre d’amour que j’ai écrite elle disait : »En lisant tes mots je peux sentir ton souffle, l’empreinte de ta voix. » La suite, je m’en souviens pas. je me souviens de cet amour là, c’était pas rien. Peut-être qu’il l’a gardée cette missive d’énamourée, va savoir.

Les amours, ça commence tôt dans une vie. Y a des gens à aimer tout du long.

Y a des gens qu’on aime parce que c’est l’heure, d’autres parce que y en a pas d’autres, d’autres parce qu’on les a choisis sur la foi d’un goût esthétique prononcé pour les belles gueules.

Y a des gens dans une vie, on les aime.

Surtout, on aime pour être aimé, sans blague, ça vous est pas arrivé cette affaire là ? A moi si, y a longtemps avant que je réalise que l’amour c’est que du bon quand on le donne. Quand on le reçoit, c’est encombrant parce que ça attache au miroir : »Dire qu’il aime cette tronche là, c’est vrai qu’elle est pas désagréable ma tronche, et mon cul, merde, j’ai mal au cou, il faudra mettre un miroir dans l’angle mort. »

ça attache à soi.

Des fois, on a besoin d’être attaché parce que sinon on flotte dans rien comme les morts.

Episode 20

J’ai commencé par aimer : mes parents, mes grands-parents, ma tante Reine, mon oncle Jean, les trois cousins, des copines d’école, une grande copine d’enfance, Sylvie.

Sylvie, elle était un peu dans son monde, elle avait du mal à suivre en mat sup, c’était facile de l’entraîner dans mes jeux de fantôme. J’aimais ça jouer au fantôme, dans un château et nous on dirait qu’on est prisonnière et on essaierait de s’échapper mais le château il serait perdu au fins fonds d’une forêt magique et même qu’on serait mortes de peur et le fantôme il serait très rusé alors tu feras tout ce que je te dirais sinon t’aurais trop peur!

Un platane de l’esplanade du village devenait château ou alors les marches usées d’une bicoque abandonnée dans l’impasse où vivaient Sylvie et ses parents .La forêt enchevêtrait ses feuillages dans nos têtes, elle était partout.

On a beaucoup joué avec Sylvie, on s’est beaucoup aimé.

Y a eu Jacob, au temps du catéchisme. Pendant l’étude du soir en primaire, on étudiait les mots difficiles de la lecture suivie dans un dictionnaire Larousse. Il faisait sombre et chaud dans la salle de classe, les plumes crissaient une encre violette, les buvards se couvraient de tâches et de traits. Avec Jacob, on se racontait des histoires de Dieu, elle s’appelait Jacqueline, elle est devenue Jacob à cause des histoires de Dieu.

Dans ces temps là, j’aimais Jésus plus que Dieu.

Y a eu la fourmi laborieuse qui faisait des gâteaux l’hiver venu, le hamster de Aline, Dagobert du club des cinq, Alice la détective, Puck la danoise pensionnaire, Heïdi et son grand -père dans les montagnes suisses, Lucky Luke et obélix, Pluto plus que Mickey, , Laurell et Hardi, Zorro et le sergent Garcia, ma chatte Miquette, les yeux des bêtes, leurs regards si graves.

J’ai beaucoup aimé dès mon jeune âge.

Je cause même pas des choses, les gratins de pommes de terre de ma grand-mère, le caramel des choux à la crème de ma mère, le chocolat sous toutes ses formes, le grand vent d’hiver sur mes garrigues avec ce bleu qui claque aux yeux, la main tendue, acceptée par une autre main, ça marque.

ça marque et ça devient une habitude, on aime comme on respire.

Plus tard, ça continue, on raime.

Plus tard encore, on est amoureux. C’est pareil sauf que ça se complique, il faut sélectionner, on peut pas être amoureux de plusieurs amours : on doit choisir. J’ai pas bien su faire. J’avais pris le pli : aimer je faisais ça à tout bout de champs, ça m’a compliqué la vie, je ne comprenais plus rien .J’avais pas reçu l’éducation adéquate.

Plus tard, j’ai cru comprendre, plus tard y a eu ma première fille, que du tendre, du chaud, du simple comme le regard des bêtes. Plus tard y a eu la deuxième, pareil. ça m’émeut ce gros frisson pour elles. L’amour ça fait ça quand y a pas de mots pour le dire mieux que ce qu’on le vit.

Episode 21

Le fil de mes réflexions fut subitement interrompu par un fracas du diable dans le couloir. Mon chien coi tremblait de la tête au plafond, la chienne sourde n’a pas sourcillé, les chats et la chatte ont entrouvert quatre yeux en tout.

J’hésitai à aller voir. Surtout que j’étais en train de m’émouvoir.

Je me suis servie de mon oreille pour voir, ça a l’avantage de pouvoir rester derrière une porte sans l’ouvrir, une oreille.

C’est bien connu des psys cette tactique.

Plus de fracas, j’entendais pas grand chose à vrai dire sauf un bruit de respiration, proche.

Derrière ma porte, ça soufflait râpeux : un fumeur. Je reconnais , je fume.

ça s’est arrêté. j’ai décollé l’oreille pour me diriger vers mon téléphone : les gars de la police, les gars de la police, je pensais en eau !

Ensuite ça a repris, j’ai recollé l’oreille, cette proximité avec une exhalaison inconnue me fascinait (la police j’hésite toujours y a des situations qu’on peut régler sans elle non ?). Alors, un réflexe, j’ai parlé au souffle : « C’est qui ? »

« Moi » il a éructé le souffle.

J’y étais dans la scène de crime! J’y étais !

« Téléphones téléphones » Mon chien chuchote, je savais pas qu’il savait faire.

– Moi, c’est qui ? J’osais le secouer un peu dans ses incongruités le souffle.

– Question majeure!

– Ouais on s’en passera! C’est qui moi ?

– Moi, qu’il a fait le souffle conscient que je ne souhaitais pas m’embarquer dans un dialogue métaphysique.

Après ça, le souffle s’est tu. Coi comme Mon chien.

J’ai entendu un vent qui dérapait dans le couloir noir. Un vent très précisément.

Mon chien s’est redressé sur ses arrières : »C’est un début c’est un début »


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