Je rentre chez moi ça doit puer. La chienne a sans doute pissé, les chats aussi, ça pue, c’est sûr.Plus d’une heure sans nettoyer, ça pue. J’ai peur que les voisins reniflent, qu’ils me dénoncent à l’agence, déjà que j’ai failli pas l’avoir ce chez moi trop beau pour les pauvres. Mais ma mère, la trouille au ventre, ça se voyait plein pot quand on a signé, elle a même dit que ça lui faisait comme si elle signait son arrêt de mort, ma mère, tout de suite les grands mots, s’est portée caution.

 ça me rappelle un reportage dans lequel de pauvres vieux parents pleurnichaient sur les fins de mois de leur fille : « Quand on pense que la logique ça serait que les enfants aident leurs parents et pas l’inverse! » Et pourquoi pas l’inverse?

Si ma génération et les suivantes sont dans cette merde c’est que la logique du monde a échappée à nos ancêtres, c’est qu’ils avaient laissé penser quelques uns unes à leur place, ces quelques uns unes qui s’apprêtaient à entuber leur descendance. Les trente glorieuse, hein, ça leur cause aux pleurnichards qui doivent avoir les nez longs sans ça ils auraient pu voir un peu plus loin que le bout de leurs appendices nasaux ? Ils ont eu des guerres 14-18, 39-40, l’Indochine, l’Algérie, et nous on a quoi ? C’est pas une guerre ? C’est quoi ? Le chômage, juste un droit bafoué, ouais ce putain de droit au travail, c’est comme une guerre parce que ça tue des innocents. Ouais ça tue, va voir les stats du RMI, du RSA, tu verras ça conserve pas longtemps en vie les allocations d’assistance.

 « Assistanat, Assassinat », tiens il faudra que je le clame à ma prochaine manif, ça plaira pas à tout le monde, y en a même qui croiront que j’en veux plus des assistanats, quels abrutis, comme si j’en avais les moyens !

 Bref. La logique des mange-grain a fait l’histoire et ma mère cautionne sa fille de cinquante ans la trouille au bide. Je l’aime je lui en veux pas mais faut pas déconner: c’est qui la victime, hein ?

 Les voisins, j’en ai mais je les vois pas, dans cette résidence c’est vide hors saison, c’est grand, architecturalement grand. Comme les espaces de Chirico, le Georgio : des rectangles, des angles droits, des vides immenses, couloirs, volées de marches, lumières et ombres coupées par des flaques, de ciel et de mer, bleues. C »est beau. Y a des mouettes, des plantes grasses gigantesques en proportion avec le tout, c’est beau.

 Bonne nouvelle : ça pue pas quand j’ouvre ma porte, tout mon monde roupille, vite debout, clamant la faim qui le tenaille.

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