La vieille et la bête, Théâtre de la Commune, Aubervilliers

À mon père
conception

Ilka Schönbein

Theater Meschugge

avec Ilka Schönbein, Alexandra Lupidi musicienne, Simone Decloedt
régie générale et Anja Schimanski régie lumières

 

 

GRANDE SALLE
mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h30
dimanche à 16h
relâche exceptionnelle le jeudi 6 octobre
durée 1h20

Ilka nous invite à danser, dans un mélange de grâce et de noirceur, pour défier et accepter cette espèce de sacrifice qu’est la mort, comme elle se sacrifie elle-même pour donner une âme à ses marionnettes. Comment ressortir de ce spectacle indemne ? « Que reste-t-il après la danse ? Dieu seul le sait »

Ilka Schönbein, c’est le jeu du réel et de l’illusion, de la vision et de l’imaginaire, du corps et de l’âme, du geste et du regard, de la vie et de la mort, de la vie contée dans l’espace scénique, elle parle à notre intimité, à notre imagination, à nos peurs, fantasmes. Ainsi, au Théâtre de la Commune, Centre Dramatique National d’Aubervilliers, entre le mois de novembre et le mois de décembre 2011, juste à quelque pas des froids des contes de Noël, s’est joué « La Vieille et la bête »#, au côté d’Alexandra Lupidi, sa fée musicale italienne, de Simone Decloedt, mangeuse de pommes et Anja Schimanski, l’éclaireuse. Ilka est une prêtresse des contes de fée qu’elle nous rapporte par une manipulation virtuose, enivrante des marionnettes. Ilka Schönbein est allemande, elle y a créé sa propre compagnie le Theater Meschugge, elle cherche à l’instar de son maître Rudolph Steiner, spécialisé dans la danse eurythmique la traduction des histoires dans la matière, « d’abord c’est le marionnette et le corps il faut adapter à la marionnette »#. Le primat du geste sur la parole. Cela implique des sacrifices de donner vie à quelque chose qui ne l’est pas, c’est le marionnettiste Albrecht Roser à Stuttgart qui l’initie à la marionnette. Toute la difficulté de ce théâtre d’objet est de donner confiance au public pour qu’il parvienne à croire que cette chose inanimée est vivante alors qu’il a parfaitement conscience qu’elle ne l’est pas. Le spectateur avec Ilka participe et devient créateur de l’illusion théâtrale.  C’est pour cela que son premier spectacle métamorphose a été conçu pour du théâtre de rue, pour ce lien avec le public.

Ces jours d’automne 2011, Ilka veut nous raconter une histoire qu’elle a / a eu avec la mort, « La vieille et la bête », créé en 2009, est dédicacée à son père musicien qui est mort auparavant. Quatre chemins poétiques nous racontent cette histoire. La jolie petite ballerine qui se voudrait « ballereine », et éclabousser le monde de sa grâce, et qui devient « balleruine » fuyant la mort, la piégeant par des ruses. La mort piégée dans un pommier l’observe et attend son heure. C’est alors cette vieille dame qui ne voulait pas aller en maison de retraite qui se retrouve dans les bras de notre artiste, bercée tendrement, accompagnée. Son corps au service de « la vieille » après l’avoir été de la « bête ». La bête c’est un âne enfanté par une reine ne pouvant avoir d’enfant, cette bête c’est aussi ce corps qui fuit et vieillit « ce n’est pas moi qui suis vieille et moche, c’est lui, l’animal qui s’appelle mon corps ! ». L’âne, c’est aussi cet animal rencontré et qui vit avec Ilka.

Le regard d’Ilka Schonbein est surprenant. Son regard sur le théâtre. Son regard sur le corps qui danse, vit, vibre, tombe, déchoit, se dégrade, tremble. Son regard sur la mort finalement nous fascine par sa virtuosité. Ilka est une virtuose. Elle danse, elle manipule, elle parle de sa voix grave, mais pas vraiment. C’est une voix tourmentée qui s’adresse. Et, puis il y a cette douceur terrible, presque terrifiante, pour ces êtres inanimés que sa liberté créatrice nous rend fragilement vivant. Et, tout a joué en ce lieu, dans une scénographie d’objet, dans une scénographie « corporel » et, musical grâce à Alexandra, nous faisant virevolter de la musique italienne au jazz, d’Ilka a joué avec son corps qui ne se laisse plus tout à fait maîtriser. Elle va à l’encontre du public pendant la représentation, le quatrième mur tombe définitivement, tout joue, elle, vous et eux, ces êtres qu’elle a sculpté dans la matière et dans son âme. Les couleurs sont sombres mais, rien ne s’assombrit en nous au sortir de ce spectacle.
Il y a d’abord cet étrange mélange de grâce et de noirceur, ce cri déchirant de cet ancien corps dansant sans retenue « que reste-t-il après la danse ? Dieu seul le sait » Dieu, c’est la fatalité du corps vieillissant, cet autre qui nous rappelle à notre animalité si humaine. Le si grand traumatisme de ce déchirement entre l’âme et le corps… Question de philosophe : Descartes nous montre que nos sensations peuvent parfois sembler si réelles dans l’atmosphère de coton du rêve. Eh bien Ilka nous emmène rêver sur nos vies et sur notre mort, elle la personnifie et la rend prisonnière en haut d’un arbre. Elle le choisit pommier, arbre fruitier maudit entre tout autre, fruit de la connaissance, elle le fait distribuer allégrement par son acolyte Simone Decloedt. Et, puis Ilka accouche d’elle-même, de sa propre bête. On ne compte plus les moments où l’on ne sait plus si c’est la marionnette qui se meut sur scène ou elle-même. Saisissante frontière instable perméable… D’une joie, on passe à une mélancolie mais, toujours avec le sourire grâce à Alexandra Lupidi, qui par sa luminosité devient notre repère.
On ressort autrement de ce spectacle et grâce à ce duo, on en sort bien, un plus aguerrie face à notre destinée (petit « d »), un peu plus humble aussi.

Plus d’infos :
http://www.theatredelacommune.com/cdn/saison-2011-2012/la-vieille-et-la-bete

Publicités